Avortement : histoire d'un combat
Du Manifeste des 343 à la lutte pour le droit à l'avortement
Avortement clandestin
On oublie vite mesdames. On oublie qu'avant Simone, il a fallu en passer par les aiguilles à tricoter, les cintres, les sondes bouillies, les chutes volontaires dans les escaliers… On oublie que souvent ça ne marche pas et qu'il faut recommencer, ou ça tourne carrément mal (hémorragie, infection, embolie), mais bon, le sang, les femmes, on connaît. On estimait à 10 000 le nombre de mortes par an par suite d'une mauvaise intervention, rien qu'en France, avant 1975. On oublie qu'il a fallu l'aide d'une amie aussi ignorante de l'anatomie que vous, ou écarter les cuisses devant une inconnue, bien obligée de lui faire confiance tandis qu'elle trifouille vos entrailles.
Les mecs, eux, rien à oublier : ils ne l'ont pas vécu, tout au plus s'ils en ont vaguement entendu parler. Mais, à qui la faute ? Aux femmes et leur silence, à eux qui ne veulent tout simplement pas en entendre parler, de cette affaire de femmes… ? Et puis, un de plus ou un de moins, c'est pas une grande affaire pour la Société bienpensante, puisqu'à cette époque (et encore trop souvent aujourd'hui) : les enfants ça concerne la maman. Les enfants, c'est-à-dire l'hygiène, l'alimentation, l'éducation, et si maman ose se plaindre, on lui répond qu'elle s'organise tout simplement mal ; lui, il rentre du boulot, tout ce qu'il veut c'est des visages souriants et des attitudes disciplinées.
Alors, pourquoi recourir à l'avortement ? Et même lorsque, plus souvent qu'on le croit, c'est aussi le mec qui le demande parce qu'il y en a déjà trois ou quatre qui ont précédé et que c'est déjà la misère de les nourrir. Et puis, un bébé, c'est universellement reconnu comme le plus beau cadeau du monde.
Oui, d'accord, c'est beau, c'est émouvant, on en tombe rapidement amoureux de ce chiard, mais d'abord faut le faire passer par l'orifice, le laisser vous déchirer, et puis donner son temps, son énergie, son cœur, sa jeunesse, ses ambitions. Et tout ça c'est seulement pour la femme ; on n'est forcément plus qu'une maman, pas le temps pour une carrière ou des aspirations. Dans tous les cas, un enfant non consenti, ce sont des vies brisées.
Mais puisque jusqu'en 1975, les femmes n'ont pas le droit de décider de leur propre destin, entre femmes on trouve des moyens qui doivent rester secrets : se chuchote l'appellation « faiseuse d'anges », ça montre bien le côté libérateur de la chose.
« Un bébé si je veux quand je veux »
Tel est le slogan des femmes qui luttent pour le droit à l'avortement dans les années 60-70, et dans tous les pays. Elles commencent à en parler d'ailleurs et à assumer : le Manifeste des 343 salopes de 1971 dresse la liste de 343 femmes qui avouent publiquement leur avortement clandestin ; suit en 1973 celui des médecins qui avouent l'avoir pratiqué. Et aujourd'hui alors ?