Linklater et le temps qui passe
Richard Linklater, la rencontre et le temps
Chez Groult, le thème du temps est omniprésent : temps des retrouvailles entre deux amies vingt ans après (Il était deux fois), temps volés dans la ligne de vie des amoureux des Vaisseaux du cœur. Alors moi je pense à Richard Linklater, ce réalisateur qui est du genre à se projeter très très loin dans le temps.
Au cœur de sa filmographie, cette trilogie : Before Sunrise (1995), l'histoire d'une rencontre amoureuse de jeunesse dont l'éphémérité permet d'entretenir l'image d'un idéalisme amoureux propre à la post-adolescence, Before Sunset (2004), les retrouvailles par hasard, le début d'une certaine désillusion, le passage de la trentaine et une vie plus stable, qui, chacun de leur côté, ne les satisfait pas, et Before Midnight (2013), le couple désormais installé depuis dix ans qui se déchire, s'agresse, et ouvre la voie à la possibilité d'une reconstruction. En d'autres termes, une nouvelle rencontre.
Linklater traite le sujet avec finesse sans jamais tomber dans la comédie romantique de base (genre « l'amour magique et éternel, sortez les mouchoirs parce qu'on trouve pas ça dans la vraie vie »). C'est d'autant moins banal que le cœur de son projet est de l'ancrer dans une temporalité réelle : s'il se passe dix ans entre la rencontre et les retrouvailles du tandem, il s'en passe également dix entre la réalisation du premier et du deuxième film. Idem pour l'histoire et la réalisation du troisième.
Il fallait donc trouver les acteurs qui acceptent de tenir ce contrat sur 18 ans : il les trouve en Ethan Hawke et Julie Delpy, deux acteurs alors peu connus et encore incertains sur leurs jambes. Le pari est donc risqué.
Mais Linklater voulait que le temps soit un personnage à part entière ; il n'est pas seulement narratif (parfois abstrait pour le spectateur, surtout quand on vient mettre du maquillage pour vieillir les acteurs) mais aussi effectif et visible dans les traits des acteurs (des traces naturelles de vieillesse). C'est une forme de réalisme poussé à l'extrême.
Non content de cette première expérience cinématographique, dans Boyhood (2014), Linklater filme son acteur principal (Ellar Coltrane) de 7 à 19 ans ; le tournage dure donc, de façon fragmentée, douze ans et trace la relation parent-enfant dans ces étapes cruciales de vie, de l'enfance et de l'adolescence. Encore une fois, l'effet est saisissant et le maquillage n'aurait pu pallier à cette profondeur temporelle que donne la technique de Linklater. Ce que bien souvent, seule la littérature semble capable de faire à travers ses œuvres qui s'étalent sur des décennies et où les personnages ont le temps de vieillir, Linklater le fait au cinéma. Il a également compris l'élément essentiel sur lequel celui qui raconte une histoire doit s'attacher : le personnage.