Sommeil et créativité chez Murakami
Oshima te parle, et le sommeil fragmenté comme source de créativité
Oshima te parle
« Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu'on ne pourra pas retrouver. C'est cela aussi, vivre. Mais à l'intérieur de notre esprit – je crois que c'est à l'intérieur de notre esprit – il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j'imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu'il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l'aérer, changer l'eau des fleurs. En d'autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. »
Kafka sur le rivage, Haruki Murakami (Belfond, 2006).
Le sommeil fragmenté ou « sommeil de Léonard de Vinci »
C'est bien connu, Léonard ne s'arrêtait jamais. Pour quelqu'un d'aussi créatif et hyperactif, il fallait trouver un système qui lui permette de demeurer alerte sans pour autant perdre trop de temps à dormir : qu'à cela ne tienne, Léonard s'octroyait un quart d'heure de sommeil toutes les deux heures et ça suffisait bien comme ça.
Et puis d'ailleurs a-t-on besoin de dormir toutes ces longues heures chaque nuit ? Est-ce vraiment le rythme naturel qui nous convienne ? Ce sont des questions que posent de nombreux chercheurs aujourd'hui, surtout au vu des comportements animaux qui, à l'instar de certains singes par exemple, sont les premiers à opter pour le sommeil fragmenté. Ils répondent tout simplement aux signaux de leur corps au moment où il en a besoin.
Et puis d'ailleurs, même les hommes n'ont pas toujours été soumis à ce sommeil monophasique (d'une traite quoi). Nos ancêtres eux aussi étaient réglés sur un modèle de sommeil fragmenté, souvent en deux temps : une partie la nuit et une partie le jour. Si nous comptons de nos jours de plus en plus d'insomniaques, n'y aurait-il pas un rythme de vie contre-nature à mettre en cause ?
On ne compte d'ailleurs plus les exemples d'écrivains et de scientifiques de nuit (Kafka, Einstein…), au point que cela est devenu un cliché de la créativité (et ça se trouve, ces créateurs insomniaques n'étaient en fait que des dormeurs fragmentés !). En termes scientifiques, on admet que ce cliché n'est pas infondé : certaines heures de la nuit sont plus créatives et constituent une forme de libération nocturne.
Ah, si la narratrice de la nouvelle Sommeil de Murakami avait su ça ! Peut-être aurait-elle cessé de culpabiliser si longtemps à propos de ses nuits d'insomnies solitaires à lire et relire Anna Karénine, à se laisser emporter lentement vers une forme de résurrection, elle qui, avant de plonger dans la vivacité des nuits insomniaques, demeurait en suspens. Et si elle avait tout simplement trouvé son rythme à elle ?
Bien que le sommeil soit de plus en plus reconnu comme l'un des plus grands médicaments de notre temps, nous dormons de moins en moins, nous nous forçons à nous coucher lorsque nous ne ressentons pas la fatigue et à rester éveillé quand nous aurions bien piqué un roupillon. Pourquoi avoir cédé à ces longues nuits de sommeil monocordes ?
Il y aurait plusieurs réponses assez flagrantes : le rythme de la journée de travail, l'harmonisation sociale (bah ouais, faut avouer que la nuit y'a pas grand monde pour tailler une bavette du coup), etc. Prétextes ? Et si on brimait nos besoins naturels et corporels au profit d'un rythme socialement induit ?