Patti et Robert : l'amour comme création
La relation créative entre Patti Smith et Robert Mapplethorpe, entre art et transcendance
Patti te parle de rock
« Si j'ai écrit Jesus died for somebody's sins but not mine, c'est parce que je voulais me donner la liberté en art, d'imaginer n'importe quel scénario. Ce qu'on essayait de faire était considéré comme choquant à l'époque : qu'on dise « fuck », qu'on chante « rock'n roll niger », que je fasse du feedback avec une guitare, que je me traîne à genoux sur scène. J'ai été très critiquée pour ce vers, on me reprochait de ne rien respecter. Je le faisais pour élargir l'espace de création, casser le carcan très contraignant dans lequel on était censés s'exprimer. Le monde du rock'n roll était particulièrement conservateur lorsque j'y suis entrée : un business qui arrondissait les angles, pas de femmes, pas de personnalités fortes, pas de remises en cause (...) Mais je ne faisais rien par simple plaisir de provoquer, je voulais humblement redonner aux jeunes générations l'envie de s'exprimer dans le monde du rock. Il fallait pour ça reconquérir un espace qui leur avait été confisqué. J'ai toujours été persuadée que le rock était leur domaine, un domaine où ils pouvaient exprimer leurs joies, leurs peines, leurs colères. Le rock n'était pas supposé faire prospérer le gros business et les groupes dinosaures, il était fait pour appartenir aux individus. Nous considérions que notre mission était de rendre le rock aux jeunes gens. »
N° du 5 juin 1996 — Entretien avec Christian Fevret, « Patti Smith, étoile filante », Les Inrockuptibles
La visitation aux fantômes
« Je vivais dans mon monde, rêvais des morts et de leurs siècles disparus. »
Amis vivants ou morts, artistes côtoyés dans la vie ou dans leur œuvre, Patti vit entourée de fantômes bienveillants dont elle convoque la lumière pour éclairer sa vie de mille échos.
Il y a bien sûr les vivants, mais intéressons-nous plutôt aux morts (ceux qu'elle a connus de près ou de loin ou qu'elle n'a jamais rencontrés) et le nombre incalculable de lieux sur lesquels se recueille Patti, le temps d'un tête-à-tête qui se joue du temps et de l'espace, en pleine conscience de l'autre.
Il y a le périple qu'elle fait à Paris au début des années 70 sur les traces de Rimbaud. Sa manie de s'entourer d'une multitude d'objets de toutes sortes pour invoquer son champ d'inspirations amies.
« Mon coin bureau était un fouillis de pages manuscrites, de classiques qui sentaient le moisi, de jouets cassés et de talismans. J'ai punaisé des photos de Rimbaud, Bob Dylan, Lotte Lenya, Piaf, Genet et John Lennon, au-dessus d'un bureau de fortune où j'avais disposé mes plumes, mon encrier et mes carnets – mon bazar monastique. » (JK, p. 69)
Son élan pour, physiquement, se déplacer vers l'autre, comme de marcher sur les traces pour grappiller çà et là les ersatz d'une vie, d'un art :
« J'imaginais sa [Frida Kahlo] souffrance intense qui semblait amenuiser la mienne. » (JK, p. 110)
On la voit aussi sur la tombe de William Blake dans le documentaire Dream of life.
Dans Just kids, elle raconte sa visite aux tombes de Rimbaud, Baudelaire, et Jim Morrison à Paris, sous la pluie alors qu'une vieille dame lui demande
« Réponds-moi, l'Américaine ! Pourquoi vous n'êtes pas capables d'honorer vos poètes, vous les jeunes ? » (JK, p. 315)
Dans M Train, ce sont aussi Bertold Brecht, Sylvia Plath, Jean Genet. Ce sont aussi des sculptures et des représentations qu'elle va contempler, un temps pour accorder toutes ses pensées à l'ami invoqué. Elle cite le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini :
« Ce n'est pas que les morts ne parlent pas, c'est que nous avons perdu l'habitude de les écouter. » (Le Monde)
Tout est pour Patti tremplin symbolique la rapprochant des êtres qui lui sont chers. Mais ce que j'aime surtout, c'est sa façon d'être une caisse de résonances imprégnée des échos des fantômes qui partagent sa vie, de les synthétiser en elle et de nous les partager.
« Je humais leurs esprits en filant silencieusement d'étage en étage, rêvant de discourir avec une procession enfuie de chenilles fumantes. » (JK, p. 160)
Qu'elle soit déplacement physique ou élan spirituel, hommage ou invocation par la pensée pour avoir l'autre autour de soi, toujours, une présence bienveillante pour avancer avec elle, Patti visite ses fantômes et les transporte en elle afin que, chaque jour, ils l'accompagnent dans un élan de vie qui ira toujours au-delà de la mort : la création.