Ami lecteur, toi qui ouvres ce livre, étant moi aussi lectrice, je sais que nos heures de lecture sont trop importantes pour lire un livre qui ne nous convient pas, et même si les échecs fondent aussi l’expérience je préfère te prévenir :
     - Si tu es listophobique (car ce livre en est une, avec tout un tas d’agréments, bien sûr),
     - Si tu es bibliophobe (mais alors, qu’est-ce que tu fous là ?!),
     - Si tu es chronophobe (car ce livre parcourt le temps),
     - Si tu es dysosmophobe (car les livres ne sentent pas toujours bon), ou mycophobe (car les livres contiennent parfois des champignons) ou encore bacillophobe (car les livres sont plein de microbes, surtout ceux des bibliothèques),
     - Si tu es narcisophobe (car, désolé, je vais parler de moi, mais surtout d’autres moi, qui sont aussi peut-être toi, donc aussi : si tu es toi-mêmophobe),
     - Si tu es maniphobe (parce que ce livre est l’ouvrage d’une grande maniaque),
Alors, refermes ce livre et vas en chercher un autre.
De plus, il me faut prévenir les obsessionnels de l’ordre (dont je suis en-dehors de l’écriture et de la lecture) que ce livre n’a pas d’ordre précis. Seule la chronologie des portraits de lecteur est respectée car ils sont la colonne vertébrale de ce livre. Ainsi, tu auras affaire, tout au long de cet ouvrage, à des citations pirates : elles se sont intercalées au gré du hasard - sur le principe du hasard des rencontres -, je n’ai pas cherché à les placer à des endroits précis. Il te revient à toi, lecteur, d’établir les correspondances à ta propre guise. À ce choix, une seule raison : voir ce que ça fera.
L’homme construit des maisons parce qu’il est vivant, mais il écrit des livres parce qu’il se sait mortel. Il habite en bande parce qu’il est grégaire, mais il lit parce qu’il se sait seul. Cette lecture lui est une compagnie qui ne prend la place d’aucune autre, mais qu’aucune autre compagnie ne saurait remplacer. Elle ne lui offre aucune explication définitive sur son destin mais tisse un réseau serré de connivences entre la vie et lui. Infimes et secrètes connivences qui disent le paradoxal bonheur de vivre alors même qu’elles éclairent l’absurdité tragique de la vie. En sorte que nos raisons de lire sont aussi étranges que nos raisons de vivre. Et nul n’est mandaté pour nous réclamer de comptes sur cette intimité-là.
Les rares adultes qui m’ont donné à lire se sont toujours effacés devant les livres et se sont bien gardés de me demander ce que j’y avais compris. À ceux-là, bien entendu, je parlais de mes lectures. Vivants ou morts, je leur donne ces pages.
Daniel Pennac. Comme un roman.
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