Mon carnet de citations : un long travail de sténographie pour recopier dans un fichier unique toutes les citations croisées et relevées çà et là au cours de ma vie. Il ne cessera jamais de s’allonger. Des citations surlignées, mises entre crochets, recopiées dans des carnets intimes.
Je questionne la pertinence de cette entreprise : qu’est-ce qui me pousse à passer autant de temps à répertorier, fouiller, recopier ? Il y a une implication créative à cela.
Une bibliothèque a plus de sens que nous ne le croyons. Ces livres cités là m’ont touchée, à un moment ou un autre. Ils ont résonné et résonnent encore. Ce carnet de citations dresse mon portrait de lectrice, un parcours, je dirais même un artisanat : on parle en termes d’énergie et de temps. Et c’est indissociable de ma carrière d’écrivaine. Comme le souligne Péju, l’écrivain est d’abord un lecteur qui, faute d’avoir rencontré le livre idéal, se prend à vouloir écrire le sien. Il ne parvient jamais lui nous plus à écrire le livre idéal, et c’est tant mieux. Car il continue ainsi d’essayer.
On écrit pour ça. On écrit pour continuer à lire. Et un jour, les quelques livres publiés ne représentent bien sûr que la partie émergée, donc la plus décevante, du gigantesque bloc sous-marin et difforme des pages noircies quotidiennement.
Pierre Péju. La Vie courante, p. 162-163.
En un sens, l’écrivain réagit à la frustration que provoque la lecture des livres d’autres, toujours insuffisants. Il demande à ses propres textes l’absolu qu’il ne trouve pas non plus dans ses propres livres.
Mon idéal à moi serait peut-être en fait ce carnet de citations, un livre que je constitue de fragments d’autres livres qui, réunis là, sont pour moi ce vers quoi mon écriture aspirera toujours. Et surtout, surtout, parce que c’est un livre infini. Les citations de ce carnet sont autant de fragments de moi-même que de ce que je ne suis pas. Peut-être plus intime que tout ce que je pourrais écrire. Mon histoire personnelle. Un livre lu nous parle d’un instante. Un instant de vie dans lequel je suis, un « je » qui ne sera plus tout à fait le même dans quelques années, quelques mois, parfois même quelques heures. Mais le livre est là, toujours, et par son intermédiaire, je retrouve cet instant. Les livres de nos bibliothèques personnelles sont des photographies intimes au sein de ces albums qui ne révèlent bien souvent qu’un corps qui vieillit.
Nous sommes les représentations d’un assemblage d’instants fugaces contenus dans un corps qui, chaque minute, vieillit.
L’œuvre d’un écrivain est peut-être là finalement : l’agrégat d’un assemblage de rencontres.