Il faudrait considérer plus souvent la carrière du lecteur. Car de carrière il s’agit. Il ne faut pas minimiser : la lecture est un engagement, un choix, un travail artisanal. La société de consommation voudrait nous faire croire que la lecture est une affaire de divertissement. On classe d’ailleurs les livres dans la rubrique « divertissement » des sites commerciaux au même titre que les jouets pour enfants.
Mais la lecture n’est pas affaire anodine. On investit du temps et de l’énergie, on accapare un nombre incommensurable d’heures pour lire, on impose cette pause essentielle à la course du temps. On fait des recherches aussi ou on rebondit vers d’autres livres parce qu’un livre éveille en nous des questionnements et des échos. Lire, c’est un peu continuer d’aller en cours mais en ne suivant que les options qu’on choisit.
La lecture n’est pas un acte anodin. Elle engage toute notre curiosité et notre attention, toute notre concentration. Elle remue notre esprit et ouvre des portes.
Dressant la liste des livres lus, je prends conscience que le choix de lire ce livre à ce moment précis découle de tout un champ gravitationnel de raisons inconscientes. Des échos et des correspondances se font entre les livres que j’ai lus et que je lirai : trame de vie du lecteur.
Je suis souvent perplexe face aux lecteurs qui veulent qu’on leur tienne la main de bout en bout du livre, qui veulent à tout instant tout comprendre et tout résoudre, qui n’acceptent pas que le livre soulève des questions sans apporter de réponses ; ça les obsède. Ils supportent mal aussi les personnages fuyants auxquels il leur revient de tracer eux-mêmes les traits.
Je persiste donc : il y a un engagement dans la lecture comme il y a un engagement dans l’écriture. Il y a une logique dans tous ces livres qui engrossent ma bibliothèque, une logique qui n’appartient qu’à moi.
Carrière aussi car expérience sans cesse renouvelée s’agglomérant à d’autres formes d’expériences ; toutes sont expériences de vie. Et parce que la lecture aussi nous transforme, que nous ne sortons pas indemnes d’un livre.
Je crois à un pacte, un investissement dans l’action, aussi fort chez le lecteur que celle de l’écrivain face au texte naissant. Dans les deux cas, pour sortir agrandi d’un livre, c’est un deal : accepter de vivre l’expérience qu’il propose.
Tout un édifice se construit dans l’ombre avec des pierres de tailles multiples pour que l’ensemble tienne tel qu’il le désire.
C’est ce que me dit S. lorsque je lui partage mon carnet de citations : « C’est cohérent tout cet ensemble. Tu as beau lire un tas de choses différentes, il y a tout un réseau logique qui se dessine et ça forme un édifice au sein duquel rien n’est anodin. » Elle disait cela en citant des livres que j’ai lus il y a longtemps et d’autres lus plus récemment.
La lecture est partie intégrante de l’écriture. Je ne sais plus qui disait : on écrit ce qu’on lit, tout comme on compose ce qu’on écoute.
Dès l’enfance, il a été clair pour moi que les livres, c’était de la biologie, je les synthétisais dans mon corps et dans mon âme. Un livre qui ne change pas ma vie, qui est seulement intéressant ou brillant, n’a aucun intérêt. Je ne demande qu’une chose à un livre : qu’il soit un être vivant bouturable.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 177-178)
On a beau rester immobiles des heures devant un livre ouvert, on marche pourtant beaucoup, on agit, on chemine, on s’interroge et on questionne.
Un livre lu posé là dans ma bibliothèque est tout autant mélange de deux auteurs (moi et le livre) que personnalité indépendante capable d’entrer en interaction avec tant et tant d’autres personnes qui l’influenceront à leur tour et le transformeront.
Pour Machado de Assis (de même que pour Diderot et Borges), la page de titre d’un livre devrait comporter les deux noms de l’auteur et du lecteur, puisque tous deux en partagent la paternité.
(Alberto Manguel. Journal d’un lecteur, p. 232)
Et de cela, peu de traces physiques.
Il y a un acte de création dans la lecture. Le lecteur convoque une image mentale, représente le livre dans son esprit. Représentation, donc adaptation à sa propre vision, forme de création. Chacun son tour de faire la démarche, activement : ne pas attendre encore et toujours qu’on nous donne la main pour traverser le passage piéton. Voilà longtemps que nous ne sommes plus des enfants.
Lire un livre, c’est en livrer sa propre adaptation, avec toute la machinerie : l’image, le son, la voix, la bande-son, la photographie figée et animée.
C’est mettre en résonance ce qu’on lit dans ce livre-là avec ce que l’on est (et tout ce qui forge cet « être ») pour créer une autre image du livre, l’enfanter à nouveau.
Création aussi parce que le lecteur participe à l’écriture du livre. J’ai appris de ma carrière de lectrice et d’écrivain : un livre n’est jamais fini, rien n’est fixé ; l’auteur pourrait inlassablement réécrire, le lecteur relire, différemment. J’ai appris que c’est, de toute manière, le lecteur qui, avec son esprit pour matériau, achève le livre, que les personnages continuent de vivre en dehors du livre, dans l’imagination infinie d’autres êtres humains. Tout comme nous ne cessons jamais de nous transformer à la lueur de nouvelles expériences.
Ne pas croire que le pouvoir de créer un univers ne revient qu’à celui qui l’incruste dans le papier. Ne pas croire que, parce que cela se fait implicitement et secrètement, le lecteur ne crée pas à son tour. Ne pas croire qu’un livre est une forme pleine et figée : un livre est un être vivant.
La vie fait grandir les livres, les change, leur ajoute des choses. Même posés sur des étagères, ils changent, ils sont vivants ; nous voulons les revoir ; nous les trouvons changés.
(Virginia Woolf. Le Commun des lecteurs, p. 255)
J’en viens donc à cette idée quelque peu frustrante pour moi : l’auteur n’importe pas. Le lecteur n’a que faire de lui, des heures de travail que le livre a été pour lui : c’est le livre qui parle, ce livre qui a pris son indépendance pour s’inviter dans la maison du lecteur, dans son lit même, et qui devient partie de lui.
Ce constat, forcément, est un peu gênant, car il fait de moi la cinquième roue du carrosse. Je suis bel et bien en train d’écrire cet essai, et je dois avouer que je ne suis pas peu fière de le voir se déployer, que j’ai foi en lui, mais, lorsque le livre est enfin lu par d’autres, parti voyager vers d’autres contrées, qu’importe que ce soit moi qui l’ai écrit. Importe le livre, seule star parmi les étoiles mortes. Le seul à rester tandis que les vivants se meurent.
[Mes lecteurs] savent se laisser prendre par certaines phrases. Peu importe qui les a écrites, car elles se mettent à appartenir à ceux qui les lisent. […] Donc, il faudrait peut-être ne garder et ne suivre que des phrases anonymes. Peut-être faut-il que toute la littérature oublie les noms propres qui l’ont faite.
(Pierre Péju. La Vie courante, p. 72-74)