- Mets-tu toujours autant de temps pour écrire chaque livre ?
- Clairement non. Ça dépend vraiment du livre. Avec celui que je suis en train d’écrire, Echoes, je découvre une nouvelle modalité du processus : il est aussi question d’une temporalité de l’acte d’écriture. Wish you were here a été écrit dans l’urgence d’un besoin et ce rythme se ressent dans le corps même du texte. C’est un rythme soutenu qui va crescendo et reflète la condition dans laquelle j’étais lorsque je l’ai écrit. Je ne l’écrirais plus pareil aujourd’hui et il serait nécessairement autre.
Fantômes, je n’en parle même pas ! Il m’a fallu près de dix ans pour considérer qu’il était parvenu à sa forme finale. Ont suivi de nombreuses réécritures.
Echoes prend son temps. Et chaque fois que je tente d’y mettre un coup de bourre, il retourne se cacher. Parce que son écriture nécessite de prendre son temps, de manière effective. Parce que dans le corps même du texte, tout comme dans son contenu, il prend son temps, se développe ; revient, repart, lentement, par propagations lentes.
- Et ce n’était donc pas le cas pour les deux précédents ?
- Pas vraiment. Chaque livre a sa manière de grandir, tout comme deux frères ne grandissent pas de la même manière et au même rythme. Il faut respecter cela pour chaque livre et se laisser le temps aussi de comprendre ce rythme pour mieux l’accompagner, respectueusement. J’ai écrit l’incipit de Wish you were here en 2009 et ce n’est qu’en 2012 que j’ai commencé à travailler pleinement dessus jusqu’en 2015 et ce quasiment quotidiennement. Et je ne travaillais pas sur d’autres gros projets en même temps. Ce n’est qu’à la fin de l’écriture de Fantômes (de la dixième réécriture pour être précise) que j’ai commencé à m’éparpiller et à mener plusieurs projets en parallèle. Depuis, c’est généralement un jour l’un un jour l’autre, ou encore un autre. Mais c’est très irrégulier.
- Et tu ne t’y perds pas un peu dans tout ça ?!
- J’ai compris il y a quelques années que je suis de toute manière quelqu’un d’éparpillé. Je n’ai pas de ligne directrice unique, et même de mes lignes directrices naissent toujours d’autres bourgeons qui s’éparpillent encore. Ça ne sert à rien de lutter contre sa propre nature, il faut composer avec ce qu’on est.
Chaque projet d’écriture est bien distinct dans mon esprit, même s’ils peuvent parfois mutuellement s’influencer.
Mais j’avoue qu’en ce moment, j’essaye de me concentrer sur un seul projet parce qu’à force de m’éparpiller constamment, je ne suis plus suffisamment immergée dedans, je perds en enthousiasme et en cohérence. Ça ne m’empêche pas de savoir que l’éparpillement va revenir. Je veux juste au moins amener un de mes projets à terme pour me donner une preuve palpable de ce que mon travail avance. Ça motive aussi.
- Comment sais-tu qu’un livre est terminé ?
- Ils ne le sont jamais en fait. Un livre pourrait changer constamment et indéfiniment, se transformer avec nous, en même temps que nos expériences, nos connaissances, notre temps humain nous transforment.
Mais à un certain moment, il faut s’arrêter pour laisser le livre indemne des marques abscondes du temps humain. La temporalité d’un livre n’est pas celle de la vie humaine ; le livre échappe toujours (s’il est bon et pertinent) à ça.
Un livre fige un instant de vie. Il se fixe sur une marche de l’escalier tandis que celui qui écrit va vers la dégression de la vieillesse.
Car le temps d’écrire passe plus lentement que celui de vivre, c’est une course idiote que de vouloir l’arrêter.
Sylvie Gracia. Mes clandestines.
Je crois qu’un livre relève toujours d’une part d’immaturité. D’une innocence aussi. C’est ce qui en fait sa puissance : quand le lecteur sait quelque chose que le livre ne sait pas et que le livre sait quelque chose que le lecteur ne sait pas ; on en sait de toute manière toujours plus ensemble que seul.
L’écrivain continue de vivre tandis que le livre reste figé, à en devenir parfois même incompréhensible pour son auteur, tel un vague souvenir embrumé par la vie courante.
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