Je tente encore une fois de mettre de l’ordre dans ma malle. Je tente chaque fois et n’y parviens jamais. Mais je tente pourtant encore, plus pour m’offrir le prétexte d’une nouvelle plongée que pour réellement mettre de l’ordre en fait.
J’archive tout depuis mon premier journal intime de 2001, en passant par les feuilles volantes, les cahiers d’écriture quotidienne, les correspondances, les différentes versions d’un roman, etc. Autant dire que la malle servant de lieu de stockage est depuis longtemps pleine à craquer, et que j’éparpille les boîtes d’archivage dans le bureau.
Je me dis qu’il est intéressant de garder ces clichés de « moi » passés, pour voir le chemin parcouru et réfléchir la cohérence de l’édifice qui ne cesse de se construire chaque jour.
J’ai toujours pensé qu’un fragment écrit aura un jour ou l’autre son utilité. Il m’arrive d’ailleurs souvent de redécouvrir un fragment écrit il y a des années pour qu’il prenne enfin, naturellement, sa place dans un projet d’écriture.
Je m’assois en tailleur devant ma malle pour farfouiller sans but précis. C’est souvent, inconsciemment, quand je commence un nouveau projet ou que je me sens perdue. Je cherche des impulsions dans le passé de l’écrivain.
Je sais que c’est aussi une conséquence de ma technique du fragment qui me permet de réhabiliter d’anciens écrits. Je gagne aussi en polyphonie : les fragments écrits aujourd’hui n’ont pas la même voix que ceux d’hier ou de demain. J’aime cette inégalité de la surface, je refuse d’écrire un livre lisse et poli.
Il y a un an d’ailleurs, par curiosité, j’ai eu envie de relire tout ce que j’ai écrit depuis mes quinze ans, voir comment tout cela s’est passé et mis en place, et que la mémoire a brouillé. Pour moi, me relire c’est aussi écrire. Alors j’ai entrepris de tout dactylographier et archiver. Une nouvelle lubie comme cela m’arrive fréquemment, au réveil ou dans un moment de solitude, de contemplation. De ce genre de lubie qui, lorsqu’elle apparaît, devient rapidement évidente, et je suis effarée de ne pas y avoir songé avant. Cela représente une cinquantaine de carnets de toutes tailles, griffonnés de mon écriture adolescente puis adulte. J’ai mis un an. Mais la tâche est sans fin : de nouveaux carnets s’ajoutent toujours.
La tâche a été fastidieuse et chronophage mais loin d’être inutile. J’ai redécouvert tout un stock de textes orphelins, suspendus, en attente. Et puis, ce travail m’a permis de tracer le parcours de mon écrivain, depuis sa préhistoire jusqu’à sa mise en pratique et son histoire sans cesse réactualisée par le présent.
Aujourd’hui, je mets en regard cette entreprise avec l’autre, commencée sensiblement à la même période, de répertorier toutes les citations qui m’ont interpellée depuis que je suis lectrice. Je les mets en regard à la lumière de Liscano : besoin de creuser dans une histoire personnelle, de décortiquer, comprendre, et donc aussi sacrifier un peu de cette inconscience de soi du moi-écrivain. Car d’où vient-il ? Qu’est-ce qui l’a créé ? Il doit s’agit d’une étape dans ma carrière d’écrivain : chercher l’origine.
J’ai un nouveau regard désormais sur la façon dont tout cela s’est assemblé, sur les influences, sa construction. C’est d’autant plus flagrant dans les journaux intimes où tout est jeté pêle-mêle dans l’instant, sans distanciation, et que je regarde aujourd’hui comme des témoignages instantanés ayant préservé la place du présent à tout jamais.
Je ne pourrais me résoudre à jeter tout ce fatras accumulé.
Pour autant, je ne sais pas bien où va me mener toute cette pérégrination dans le passé. Liscano parle de la préhistoire de l’écrivain, c’est-à-dire de la fabrication du personnage qui écrit :
[…] ce dont il s’agit c’est de créer l’écrivain, non l’œuvre. Si on parvient à créer l’écrivain, l’œuvre se fera toute seule. Parce que l’écrivain crée en écrivant, mais encore plus en réfléchissant au travail d’écrire, à la vie qu’on se choisit. Parce que être écrivain, c’est choisir une vie, une façon d’être au monde, de voir les choses.
(Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 97-98)
En parcourant les premiers carnets, je me suis dit : on passe les premières années de sa carrière d’écrivain à émettre des idées en tous sens, et le reste de sa vie à essayer de les organiser pour construire un édifice.