Lorsque je lis, quel que soit le lieu (ce peut être dans le bus, dans une pièce de vie commune, en extérieur, dans un parc, sur une plage, etc.), quel que soit le fond sonore (une fête chez des voisins, les bruits de la ville, des travaux, etc.), la position (debout à l’arrêt de bus, dans un fauteuil, allongée, etc.), je sais généralement faire totalement abstraction : l’ambiance est en sourdine, le corps est en suspens, le lieu est un décor dans la pénombre ; et rien ne peut perturbé ma lecture. Les collègues sont souvent effarés de me voir lire durant la pause de midi après le déjeuner, dans un fauteuil de la cuisine commune, tandis qu’ils discutent. Mais j’ai toujours pu lire n’importe où et n’importe quand : adolescente, je lisais même dans le salon tandis que ma famille regardait la télé. Il est rare que quoi que ce soit puisse interférer avec ma lecture. Auquel cas, je considère que c’est le livre que je suis en train de lire qui ne me convient pas suffisamment pour me transporter ailleurs dans un univers parallèle où seul ce livre parle.
C’est pourtant ce qui m’est arrivé tout à l’heure dans le bus, quand les discussions des passagers ont perturbé ma lecture : L’Écriture comme un couteau d’Annie Ernaux qui, pour une fois, me convainc moins (je crois qu’elle fait partie de ces écrivains dont j’aime le pendant fictionnel et pas le non-fictionnel, peut-être parce que ce qu’elle écrit, qui est pourtant classé fictionnel, ne l’est pas véritablement).
Et je me suis donc fait cette remarque. Peut-être que les personnes qui affirment ne pas parvenir à lire et encore moins dans n’importe quel contexte (outre bien sûr le fait que la lecture est aussi une habitude qui s’apprend) n’ont pas rencontré les livres qu’il leur faut. Nombre d’entre eux tentent la « littérature de divertissement » (celle qui est écrite dans ce but) et n’y trouvent rapidement pas plus d’intérêt (alors autant regarder une bonne comédie, c’est plus facile que de lire). Mais je reste persuadée que tout être humain a besoin de lire et qu’il lui suffit de trouver sa veine parmi la multitude de vaisseaux sanguins que propose la littérature. Mais bien souvent, ce sont leurs a priori qui les empêchent de visiter parce qu’ils pensent que ce sera « trop compliqué », « pas à leur portée », que le sujet ne les intéressera pas. Bref, ils se sous-estiment. Alors que j’ai déjà pu assister à des vocations de lecture naissantes lorsque, des années après avoir conseillé tel livre ou tel auteur, la personne me dise le plaisir qu’elle a pris à le découvrir et la révélation que ça a été pour elle.
Comme pour de nombreux domaines dans la vie, on ne s’offre des bonheurs que lorsqu’on se laisse l’opportunité de les découvrir.
Le temps de lire est toujours du temps volé. (Tout comme le temps d’écrire, d’ailleurs, ou le temps d’aimer.) Volé à quoi ? Disons, au devoir de vivre. C’est sans doute la raison pour laquelle le métro – symbole rassis dudit devoir – se trouve être la plus grande bibliothèque du monde. Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre.
Daniel Pennac. Comme un roman.

Alors, attends...auberge. « ll en est de la lecture comme des auberges espagnoles on n'y trouve que ce qu'on y apporte ». Maurois
Cédric Klapisch. L’Auberge espagnole.
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