J’écris guidée par une soif insatiable de l’autre. Par désir de sociabilité, amitiés profondes, échos humains. J’écris aussi parce que j’ai pu constater les barrières que la vie impose à cette soif immodérée : chacun est entraîné par son propre élan vital et parfois trop aspiré pour se tourner vers l’autre.
Mais la soif de partage et d’échange est là, vive et vivante. J’écris pour ne jamais finir de partager et de voir se répercuter les échos humains.
C’est presque toujours un monologue mais parfois c’est le prétexte d’échanges essentiels.
C’est pour cela aussi que j’écris. Il y a un tas d’autres raisons bien sûr mais celle-ci est importante. Écrire est aussi pallier à l’absence de l’autre, c’est l’appeler tandis que la voix se tait.
Pourtant, étrange mouvement de balancier comme dirait Cannone, j’écris aussi par peur de l’autre, pour le fuir.
J’ai peur de vous. J’ai peur du choc des sensations qui bondissent vers moi, car je ne puis pas les accueillir comme vous le faites, je ne puis pas fondre le moment présent avec le moment à venir. Pour moi, tous les moments sont tragiques, tous sont solidaires : et si je succombe sous le heurt de cet instant, vous vous jetteriez sur moi, vous me mettriez en pièces. Je n’ai pas de but. Je ne réussis pas à enfiler les unes aux autres les minutes et les heures, à les dissoudre par un procédé tout simple jusqu’à ce qu’ils forment cette masse une et indivisible que vous appelez la vie.
Virginia Woolf. Les Vagues, p. 131.
Je ne peux pas demander aux autres de comprendre l’écrivain que je suis, même aux plus proches qui, me côtoyant au quotidien, me connaissent un peu plus.
Certaines expériences sont incommunicables. Qu’ils soient cérébraux ou de chair, de papier ou de peau, je suis mère de mes livres depuis longtemps déjà et cela demeurera toujours opaque à ceux qui ne sont pas créateurs. Je m’épuise depuis des années à tenter de l’expliquer encore pour n’obtenir qu’une moue dubitative, et je finis par me demander à quoi bon insister, chercher à convaincre ?
Pourtant, je tiens à lutter encore car c’est peut-être de là que naît le sentiment commun à de nombreux écrivains d’être seuls, incompris et mal-aimés. Mais comment leur expliquer que ce mal-être, si je le laisse un jour venir, vient encore et toujours de leur indifférence et de mon incommunicabilité ?
L’écriture apprend à parler avec soi-même. Je ne suis pas sûr qu’elle apprenne à parler avec les autres.
Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 95.
Comme tout artisan, j’ai besoin d’une foi personnelle en ce que je fais de mes mains et de ma tête. Il faut un minimum d’orgueil et de confiance en soi. Je sais très bien qu’au final, je n’aurai créé qu’une chose bancale, il y aurait toujours à reprendre.
J’en passe aussi par la quête d’une certaine reconnaissance de mon travail, pas nécessairement élogieuse d’ailleurs, mais simplement qu’ils attestent qu’il y a bien là sous leurs yeux un livre, qu’il y a eu un énorme travail pour qu’ils l’aient là devant eux. La reconnaissance est une part de légitimité, de courage. Cela peut paraître assez paradoxal quand on croit encore que l’écriture est faite d’une solitude totale.
Jennifer Egan explique que son besoin d’échange était tellement puissant qu’elle a monté un comité de lecture entre auteurs, des séances hebdomadaires durant lesquelles chacun lit un de ses propres textes pour recueillir des impressions et des retours. Elle a besoin de ce moteur-là.
C’est bien sûr en pratiquant que je deviens écrivain, mais il faut bien avouer que le regard et l’élan des autres est important aussi. Je sais bien que je vais par-là au-devant d’une déception nourrie de l’indifférence et de l’incompréhension.
[…] tu éveilleras sans doute chez ton semblable non pas la curiosité mais une profonde indifférence. Selon mon expérience, la société ne déteste ni ne craint l’écrivain, et elle ne l’adule pas d’avantage. Mon expérience absolument banale m’apprend que la société place l’écrivain si loin de son giron qu’elle ne le considère tout simplement pas.
Annie Dillard. En vivant, en écrivant, p. 71.
Mais je ne tiens pas à faire de cela l’objet d’un mal-être, parce que, tout aussi fort que l’écriture elle-même, est l’envie du partage.
Voilà cinq ans, j’ai commencé à parler ouvertement d’écriture. Au début, les autres étaient enthousiastes et curieux. Ils posaient des questions, interrogeaient le processus d’écriture, s’intéressaient à ce que j’écrivais : quel genre ? Qu’est-ce que ça raconte ? Comment ça t’est venu ? Bien vite, ils se sont lassés de mes réponses vaseuses : je crois que c’est un roman, ça ne raconte pas vraiment d’histoire ; en fait je ne sais pas, c’est plutôt une compilation d’instants de vie et leur perception immédiate dans la psyché ; ça m’est venu comme ça, enfin, ça découle de tout un processus, en fait euh, c’est difficile à expliquer… Et quand ils apprennent qu’il faudra attendre sans doute plusieurs années avant qu’ils puissent lire, ils passent à autre chose. Et, le jour où ils peuvent enfin le lire, ils n’ont plus autant d’enthousiasme, et le manuscrit regagne bien souvent le no man’s land du silence.
J’ai compris finalement qu’il n’y a pas d’autre explication que le texte lui-même, ce texte qui ne peut justement être partagé que lorsqu’il est né et prêt à faire un bout de chemin avec ses lecteurs, seul.
Alors, en attendant, les seules réponses que je peux donner ne sont qu’élucubrations et hypothèses : oui, le roman sera peut-être ça mais en fait ça peut changer du jour au lendemain. Ils ne posent plus de questions parce qu’ils verront bien quand le livre sera là.
En fait, je réalise que cela est vrai aussi pour un livre que je considère comme terminé.
C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. […] ça ne parle pas beaucoup parce que c’est impossible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on a écrit et surtout d’un livre qu’on est en train d’écrire. […] Parce qu’un livre c’est l’inconnu, c’est la nuit, c’est clos, c’est ça.
Marguerite Duras. Écrire, p. 34.
En réalité, je n’ai pas toujours été si approximative. Mais il y aussi l’expérience et les constats. Quand j’ai commencé à parler d’écriture, j’exprimais beaucoup de détails. Et ça partait dans tous les sens. Un jour, je pouvais annoncer une nouvelle idée et l’avoir déjà abandonnée le lendemain. Parce qu’on est forcément enthousiastes quand on a la tête pleine d’une idée, d’une scène, d’un personnage. Mais lorsqu’on se plante devant la page, on peut repartir la queue entre les jambes, et le lendemain l’ami demande : « Et ton idée ?! – Non, finalement je ne l’ai pas retenue. – Ah bon ?! Mais pourquoi ? T’avais l’air emballée pourtant ! ».
Le souterrain de l’écriture est bien trop vif et rapide pour pouvoir être exprimé sur l’instant. C’est difficile pour l’écrivain d’expliquer qu’en fait, de logique il n’y en a pas. C’est déjà difficile de se l’expliquer à soi-même alors aux autres !
On est maladroits quand on est transportés par l’euphorie. Et c’est bien normal que l’interlocuteur ne la partage pas. Il ne peut visualiser comme visualise celui qui est en train d’écrire, il ne voit pas la portée, n’a pas toutes les pièces du puzzle.
Ces pièces s’agencent petit à petit dans une logique qui lui est propre et que seul l’écrivain (parfois) est apte à voir. Pour l’autre, c’est un ensemble atomique flou. Il sait simplement que son ami écrivain est en train d’écrire un livre et que ça a l’air de l’enthousiasmer. Il ne peut guère en savoir plus.