Je replonge régulièrement dans mon carnet de citations. La lecture est un composant essentiel de ma vie car il me permet de prendre de la distance par rapport à mes émotions et à ma propre humanité, que ce soit de la fiction ou - confrontation plus frontale avec les vérités du monde - de la non-fiction. Je fais partie de ces gens qui ont pour principe de se confronter aux problématiques au moment où elles se présentent et de manière frontale. Je ne tiens pas à les laisser de côté pour leur laisser tranquillement l’opportunité de prendre l’ampleur et de s’enraciner. La lecture fait partie de ma méthode de confrontation. Ce n’est pas chercher dans la lecture le miroir, même déformé, pour pouvoir le contempler sans être gênée par mon propre reflet. C’est, plus que cela : percevoir la problématique de manière différente, par d’autres yeux, et ainsi l’appréhender différemment ; et alors la percer à jour.

L'écrivain terroriste est avant tout un écrivain terrorisé, parce qu'il a compris ce qu’il était : un agrégat, un amas. Il n’est que la suite de ses lectures, un mélange de ses amis, ce qu’ils ont bien voulu lui donner – c’est-à-dire rejeter d’eux-mêmes. Sa seule défense, croit-il, est de refuser la nourriture intellectuelle : face au tout que la bibliothèque lui propose, il impose le rien : il devient anorexique.
Seul, je n’eusse pas existé. Entouré, je n’existe plus : ce sont les autres qui vivent en moi.
Laurent Nunez. Les Écrivains contre l’écriture. p. 26.
C’est par la lecture que nous nous rapprochons le plus de cette pénétration de l’esprit d’un autre. La lecture est l’arène mentale ou des styles de pensée différents, tel le dur et le tendre, et les idées qu’ils engendrent deviennent le plus apparents. Nous avons accès au narrateur interne d’un inconnu. Lire,  après tout, est une façon de vivre à l’intérieur des mots d’autrui. Sa voix devient, le temps de la lecture, mon narrateur ou ma narratrice. Je conserve, bien entendu, mes facultés critiques personnelles, et je m’interromps pour me dire : Oui, il a raison sur ce point ou Non, il oublie complètement celui-là, ou encore: ça, c’est un cliché, mais plus la voix sur la page est convaincante, plus je perds la mienne. Je suis séduite et m’abandonne aux mots de l’autre. En outre, je me sens souvent attirée par des points de vue très différents. Plus la voix est étrangère, inhospitalière ou difficile, cependant, plus j’ai l’impression d’être partagée, d’occuper deux têtes à la fois.
Siri Hustvedt. La Femme qui tremble. p. 192.
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