L. me raconte : sa meilleure amie a réalisé il y a quelques années, dans le cadre de ses études, un documentaire composé de différents témoignages de sa mère, sa grand-mère et sa tante. Ce film est aujourd’hui projeté dans un festival de court-métrages. L. est mal à l’aise à l’idée de cette projection publique : ce film ne donne pas la meilleure image de ces femmes qui lui sont intimement proches, L. considère qu’il déshonore leur mémoire.
Elle m’explique : les différentes séquences sont des plans serrés sur le visage des femmes racontant des pans intimes de leurs vies. Projeter ces images publiquement est une atteinte à l’intimité et à l’intégrité de la personne.
Je lui propose de voir les choses sous un autre angle : les spectateurs ne connaissent pas ces femmes, ce qu’ils verront ce sont des témoignages de vie qui auront peut-être pour eux une résonance universelle. Bien sûr, il y a ce plan serré sur les visages, et l’histoire qu’elles racontent est très intime mais, par le biais de la caméra et de l’instante, leurs visages pourraient être n’importe quel visage. Dans l’image filmée, comptent les émotions et les sentiments que transmettent les visages et les voix. Les expressions du visage, par le truchement de la photographie animée, deviennent sujet d’art.
C’est normal qu’il y ait de l’affect pour L. qui connaît ces femmes mais cette captation a été faite à un instante de leurs vies et s’attache seulement à quelques événements, ce n’est qu’une infime partie : il ne s’agit pas de rendre compte de la totalité de leurs vies mais d’en capter des fragments isolés pour les mettre à jour. Peut-être auraient-elles parlé autrement ou raconté autre chose à un autre moment de leur vie ou devant quelqu’un d’autre : il y a tellement de critères et d’éléments réunis pour avoir donné naissance à ces images-là précisément.
Devant la caméra, je me sens en confiance, seule face à l’histoire que je raconte. Pas dépossédée pour autant mais à équidistance de moi-même et du monde, faisant de cette narration un partage d’expérience.
Dès que je me sens regardé par l’objectif, tout change : je me constitue en train de « poser », je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose à l’avance en image.
Roland Barthes. La Chambre claire : notes sur la photographie.
Je poursuis : on peut se dire également que ces images filmées ne représentent qu’une infime partie de ce qu’ont été les vies de ces femmes, de leurs personnalités, de leurs jours. Il serait d’ailleurs dommage de croire qu’il est possible de réduire toute une vie en quelques minutes de film, qu’une vie puisse jamais être englobée d’un seul regard. Il faudrait toute une vie d’autant d’images. J’insiste : on n’accède à la vie des autres que par fragments. Je sens L. plutôt perturbée par ce que je viens de dire.
Mais je continue : peut-on affirmer connaître « toute » la réalité d’une personne, même celle d’un proche ? J’avance à L. que, face à ces images filmées, ce sont ses certitudes à elle qui sont ébranlées, parce que le film offre une image différente de ces femmes qu’elle pensait connaître totalement. Je serais peut-être moi-même ébranlée à sa place : ce genre d’image fait douter de la mémoire. L. se demande même si elle ne devrait pas remettre en question sa connaissance globale de ces femmes : en fait, les connaît-elles vraiment ?
Un être humain est constitué d’une myriade de perceptions. Celles que les autres ont de nous sont chacune différentes, chacune plus ou moins vraie et fausse ; et pourtant chacune n’a-t-elle pas sa légitimité ? Comment affirmer la véracité d’une représentation ? Il s’agit, quoiqu’il en soit, toujours d’une représentation.
Au terme « représentation » dans le dictionnaire, je trouve : « action de rendre sensible quelque chose par le moyen d’une figure, d’un symbole, d’un signe », et encore « ce par quoi un objet est présenté à l’esprit (philosophie) ». Il y a aussi : « perception, image mentale dont le contenu se rapporte à un objet, une situation, une scène du monde dans lequel vit le sujet (psychologie) ». Je trouve aussi les notions de « figuration », de « représentation théâtrale » (donc mise en spectacle). Tout cela me conduit à penser que ce qui est présenté à l’esprit l’est toujours à travers le prisme des yeux et donc d’une subjectivité indépendante de l’objet présenté.
N. intervient : il comprend mon raisonnement en termes d’écriture mais là il s’agit d’images mouvantes, d’une réalité filmée (il part donc de l’hypothèse que le corps ne ment pas…). La caméra documentaire est la vérité nue. Je ne suis pas d’accord : le spectateur ne voit-il pas que le résultat final, c’est-à-dire ce plan-là, cette narration-là ? Il ne voit pas ce qui a été filmé avant ou après, coupé au montage, il ne voit pas les essais de cadrage et leur choix, le travail préparatoire, les discussions préalables, le travail photographique pour créer des effets esthétiques, tout ce qui prête du sens à l’image « réelle » filmée. Même un documentaire, pourtant « en prise réelle », a un parti pris : c’est une représentation parmi tant d’autres. La seule différence est qu’un documentaire n’a pas volonté d’être une fiction.
J’avance aussi cette autre idée que, si je me souviens, je crois avoir rencontré pour la première fois à ma lecture de Barthes pendant l’adolescence :
Dans la photo, quelque chose s’est posé devant le petit trou et y est resté à jamais.
Roland Barthes. La Chambre claire : notes sur la photographie.
Ce qui est filmé est enregistré, gravé sur une bande et ne bougera plus, tandis que la personne a été et sera, continue de vivre et de se transformer à chaque instant.
Enfin, je fais ce parallèle, je pose cette question (quel que soit l’outil de l’artiste, il doit l’avoir à l’esprit) : on ne présentera jamais le réel car il se suffit à lui-même. Tout ce que nous pouvons faire, c’est représenter, c’est-à-dire en fait reporter notre vision du monde sur un support. Cette représentation est, pour l’artiste, sa vérité à lui, elle n’est pas forcément celle des autres.
Je crois qu’il ne faut pas oublier : en art, je fixe un état d’esprit, une vision, à un instant précis. Demain, je ne verrai déjà sensiblement plus de la même manière. Un écrivain doit savoir cela : demeurer humble face au temps car il gagne toujours. Il avance tandis que nous essayons de fixer : nous ne parvenons qu’à piocher des fragments de son tracé pour les isoler et les momifier en art.
L’écrivain est ce petit garçon chassant son ombre pour la coudre sur lui et qui, même s’il y parvient quelques instants, sans cesse lui échappe.