Je songe encore une fois aux mots de Duras :
C’est impossible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on a écrit et surtout d’un livre qu’on est en train d’écrire.
(Marguerite Duras. Écrire, p. 34)
J’en viens moi aussi peu à peu à ce constat. Je m’interroge. Je me demande pourquoi c’est si difficile alors que je suis peut-être celle qui est le plus à même de la création du livre.
C’est peut-être tout simplement parce qu’un texte parle pour lui-même, et que je ne peux parler à la place de quelqu’un d’autre que poussée par une vanité orgueilleuse. Toujours cette idée qu’on ne se connaît déjà pas beaucoup soi-même ; alors alléguer connaître suffisamment quelqu’un au point d’être capable de parler à sa place, ça relève forcément de l’aveuglement ! Je ne peux parler que de ce que je vois moi de la personne, non de la personne elle-même. Pareil pour un livre que j’ai écrit ou que je suis en train d’écrire.
Car parler à sa place serait tenté vainement de la mettre dans une case. Pour l’exprimer, je fais forcément des raccourcis, je recours à des catégorisations communes qui permettent aux autres de le concevoir sur la base d’une imagerie commune. Hors, chaque livre a son langage et ce serait une trahison. Dégager les nuances du visage d’une personne, il n’en restera qu’une forme ovale, l’emplacement des yeux, du nez et de la bouche, similaires d’un humain à l’autre, mais je ne pourrais pas dire que ce visage-là c’est celui de cette personne spécifique. Tout comme l’Homme, un livre se distingue par ses nuances : on sait bien sinon que tout a déjà été écrit.
En fait, si l’auteur le respecte, s’il sait être humble et intègre, il ne parlera tout simplement pas du livre, il laissera le texte parler lui-même.
Combien de moments de gêne quand on me demande de quel type de livre il s’agit et que je ne sais pas moi-même comment le décrire. Et lorsque je lance une caractéristique à la volée, je ne fais que m’embourber, je culpabilise d’avoir trahi le livre qui ne demandait pas qu’on parle à sa place surtout pour énoncer des lieux communs.
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