Justine Coffin
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Fragment 7

Préhistoire de l'écrivain

Les années de formation solitaire qui précèdent la naissance de l'écrivain.

J'étais, paraît-il, une enfant solitaire et renfermée. Je devinais parfois quelque ton de reproche dans le grave que prenait la voix de mes proches lorsqu'ils faisaient cette constatation : « Justine est dans son monde ». Je surprenais aussi une forme d'attendrissement se mêlant à la vibration de leurs cordes vocales, un trémolo soudainement sentimental : « Elle a son propre univers, avec ses livres, sa musique et ses dessins. ».

Je pense avoir toujours su que ce monde intime est une force vive et inébranlable. C'est un monde insubmersible, incompréhensible pour les autres, et dont je suis seule à connaître l'agencement et les recoins. C'est une intimité indestructible, une force intérieure, tranquille, imperturbable ; c'est au sein de cet espace que je puise ma force : la culture.

« Ça lui passera avec l'âge », disaient-ils parfois à propos de la musique rock, de la lecture et de l'écriture. C'était surtout les femmes d'ailleurs qui me disaient cela, pétries par l'idée qu'une femme est plus sentimentale qu'un homme et que nous finissons toutes par avoir les mêmes goûts et aspirations larmoyantes, terre-à-terre. Comme si être au monde en tant qu'artiste (et surtout pour une femme) ne pouvait être qu'une lubie infantile résultant d'un mal-être, d'une névrose qui devient dérangeante une fois parvenu à l'âge adulte.

Ils ont pourtant toujours admiré ma détermination. Ma mère racontait souvent à qui voulait l'entendre que j'étais capable de lire tout ce qui me passait sous la main : auteurs classiques, romans modernes, essais de cinéma, d'art, de sociologie, de psychologie, « Elle doit lire au moins un livre par semaine ! ».

N'est-ce pas encore ainsi que l'on considère l'écrivain aujourd'hui ? Reliquat de l'idée qu'un artiste est nécessairement hors de la vie, donc quelqu'un de « bizarre ».

Quelques années plus tard, j'entrais à l'université pour étudier (bien sûr) les lettres modernes. Demeure le souvenir d'une solitude physique et salvatrice car, entre les heures de cours, tandis que les autres buvaient un café ensemble au bar d'à côté, je rentrais chez moi potasser, écouter de la musique, lire ou écrire.

J'arrivais toujours en avance de l'heure du cours. Je m'asseyais par terre en tailleur, le dos contre le mur, face à la porte, et, dans le couloir silencieux perturbé de temps à autre par le murmure de groupes d'étudiants passants, je lisais. Des volutes de poussière se posaient non loin de moi. Je me plongeais dans ma lecture, poussière parmi les poussières, volatile et anonyme.

La lecture rend parfois solitaire. Tout comme l'écriture. Mais nous sommes les seuls à créer cette solitude parfois nécessaire et bienfaisante, mais parfois seulement et pas nécessairement constante. Aucun regret de mon côté d'avoir été l'étudiante entourée d'amis imaginaires, de personnages de livres, plutôt que d'êtres de chair.