Extrait du Shaker "Christa Wolf"
Hedwig and the Angry Inch, John Cameron Mitchell (2001)
« Mesdames et messieurs, Hedwig est à l’image de ce mur : debout face à vous, divisée, entre l’est et l’ouest, esclavage et liberté, homme et femme, haut et bas. Essayez un peu de l’abattre ! » (« Tear me down »)
Ainsi se présente aux yeux d’un public ahuri Hedwig dans toute sa splendeur ouvrant un opéra rock indestructible et indémodable, profondément humain, magnifique. La division d’Hedwig est à la fois celle du mur, celle de sa vie, celle de sa transformation d’homme en femme, son déchirement intérieur à l’image d’une génération qui s’est perdue dans une division qui n’est plus seulement géographique.
Jeune homme du bloc est (côté communiste), Hansel est passionné de philosophie et de rock. Lorsqu’il rencontre Luther, il est prêt à tout. C’est d’ailleurs ce qu’il lui donne : tout. Puisque le mariage homosexuel n’est pas autorisé, H. subit une opération ratée qui le/la laisse avec un « angry inch », un bout de chair meurtri, ni-pénis ni-vagin. Après le mariage, Luther et Hedwig s’envolent pour le rêve de la terre promise américaine. Le couple atterrit dans une caravane miteuse, Luther quitte Hedwig pour un garçon plus jeune, elle se retrouve seule et abandonnée de tous.
C’est le rock dans sa toute puissance qui fait irruption (au sens figuré) dans sa vie pour le sauver et le ramener à la vie. Mais bien d’autres déboires attendent Hedwig avant qu’elle ne parvienne au-delà de sa division physique et interne, en passant par la colère, la haine, l’amour et le pardon, à la réunification : dans la dernière image du film, c’est nu qu’Hedwig apparaît, ni-homme ni-femme, assumant la puissance hermaphrodite de son corps et de son âme, et c’est comme si elle incarnait tout à coup, à elle seule, la sérénité ultime de l’humanité.
Les chansons rock s’enchaînent tout au long du film so rock’n roll et mêlent de multiples inspirations et considérations : sexe, histoire, société, philosophie et mythologie (« The origin of love » est un petit bijou en hommage à la théorie des Origines de l’amour d’Aristophane rapportée par Platon dans Le Banquet). Et comme au Shaker on adore les connexions qui se font dans tous les sens, nous sommes un peu nous aussi à l’image d’Hedwig, au carrefour de multiples échos. L’interprétation de John Cameron Mitchell est magnifique et émouvante ; c’est aussi l’un des premiers rôles de Michael Pitt qu’on retrouve notamment dans la série Boardwalk empire (Terence Winter, 2010-2014).
« La pluie tombe dure, brûle sec. Un rêve ou une chanson te frappe si fort, t’élève puis s’en va. Souffle d’amour, partage le librement, éprouve-le dans ton âme tout comme ton sang connaît le chemin de ta tête à ton cœur : il sait que tu formes un tout. Et tu brilles telle la plus brillante des étoiles, une émission de la radio de minuit. […] Épaulez-vous les uns les autres, il faut tenir le coup ce soir. » (« Midnight radio »)