- Penses-tu, comme le dit l’adage, qu’il faille être mal pour écrire ? Toi-même, écris-tu sous l’emprise d’un mal-être ?
- Non. L’écriture n’est pas nécessairement synonyme de malaise. Il ne s’agit pas (toujours) d’extirper quelque chose de soi grâce à l’écriture. Il ne s’agit pas (toujours) d’écrire sous l’influence d’une forme de neurasthénie qui viendrait du monde ou de soi-même. Cela arrive parfois. Mais en fait, j’ai découvert que j’écris mieux lorsque je me sens bien.
- Mais ça arrive parfois, d’avoir besoin d’écrire pour exorciser une souffrance ?
- L’être humain est une matière souffrante. Il est fait de peines étranges qu’il est seul à connaître. Il a conscience de lui et de sa finitude, cette finitude qui nourrit toutes ses angoisses. Cela se matérialise par la peur : peur du temps qui passe et rapproche donc de la mort, peur des choix qui engagent (irrémédiablement croit-on), peur de ne pas se réaliser, peur paralysante, peur parce que c’est l’inconnu qu’on porte en soi, comme dit Duras.
Alors, comme tout être humain, l’écrivain aussi souffre. Et même avec une certaine forme de masochisme parce qu’il sauvegarde cette souffrance pour la fixer sur le papier quand il émerge de sa souffrance et il peut la retrouver toute intacte et vivace sur le papier, pour toujours. Mais pourquoi se laisser obnubiler seulement par la douleur ? Est-elle la seule à mériter d’être fixée ? Elle n’est qu’une partie de la vie. Et dans l’écriture, tout y passe, tous les détails, toutes les nuances, les éphémères dit Virginia Woolf.
- Tu ne parviens pas à écrire lorsque tu es mal ?
- Non, parce que je suis tout simplement trop abattue et que j’ai un casque autour du crâne qui l’empêche de respirer suffisamment. L’écriture a besoin d’air.
De toute façon, lorsque j’essaye d’écrire dans ces instants-là, il n’en ressort que des lamentations, rien de bon à mettre dans un livre. Je ne tiens pas à écrire des livres qui se lamentent. Il y en a mais ce n’est pas pour moi.
- Pourquoi ?
- Je crois que, pour le coup, ça vient de mon caractère. Je ne supporte pas les gens qui se plaignent et ne se relèvent pas pour agir. Je suis quelqu’un d’assez dur en fait.
J’ai aussi constaté que, en tant que lectrice, je n’aime pas les livres qui se plaignent. Ils n’apportent rien de constructif. Un livre peut, selon moi, constater, critiquer, s’énerver, vilipender, sonder, mais je ne parviens pas à lire les livres qui se lamentent. Il en faut pour tous les goûts mais pour moi, trop d’abattement, de fatalisme,… Je veux dire : s’il n’y a que lamentation dans la vie, autant en finir tout de suite et s’ouvrir les veines ! Alors, à quoi bon écrire un livre si je n’ai rien à apporter, pas même des questions ?
Il me faut de la nuance et des contrastes. Oui, la vie est souvent dure mais, hé ! il faut monter sur son bureau et regarder : il y a d’autres choses que la brume qui couvre les yeux. Et c’est ça, ce qui est plus loin, qui perdure, qui mérite qu’on se batte, et donc qu’on écrive. Le reste après tout, peu importe.
- Je suis sûre que tu as une petite citation à nous sortir à ce propos !
- Ah ah, oui en effet ! J’adore, j’aime, je me récite souvent ces phrases de Martin Page :
On nous déforeste sans cesse, c’est douloureux, mais nous sommes vastes, personne n’arrivera à bout de nous. Nous sommes une forêt qu’on ne vaincra pas. L’apaisement viendra quand on pourra dire : c’est du passé donc ce n’est pas vrai. Ce qui compte, c’est aujourd’hui. Il faut être fidèles aux blessés, pas aux blessures.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 96)
- Voilà qui donne du cœur à l’ouvrage ! Et tu penses qu’on accorde trop de place aux blessures ?
- Sans aucun doute ! Par exemple : la mort elle-même n’est pas une fatalité. On dit souvent qu’il est plus difficile de continuer à vivre pour ceux qui restent, mais je crois qu’en affirmant ça on laisse le traumatisme imposer son empire, on s’enferme dans un face à face avec sa souffrance de la perte. On ne voit que le vide.
Je ne minimise pas la souffrance de la perte. Je l’ai moi-même connue, comme à peu près tout le monde. Mais je crois qu’il est irrespectueux et inutile de s’attacher à cette souffrance pendant des années et des années. On finit par incarner sa souffrance.
Je préfère me rappeler des souvenirs communs et les raviver dans ma mémoire plutôt que de ruminer tout ce que je ne pourrai plus partager de nouveau avec cette personne. Honorer la vie, pas la mort. Ne peut-on pas se satisfaire de la chance extraordinaire d’avoir pu vivre des moments avec cette personne ? Je m’interroge.
Pour citer un exemple concret que je connais bien. À la mort de son ami intime, Roger Fry, Virginia Woolf est effondrée et se trouve incapable d’écrire ses impressions sur les obsèques de son ami. Quelques années plus tard, elle entreprend pourtant d’écrire sa biographie. C’est une façon pour elle de continuer à le faire vivre, de le ressusciter, de rendre hommage à sa vie, un peu aussi pour entériner le deuil, mais surtout pour lui offrir une immortalité : là, mon ami, tu ne pourras jamais mourir.
La littérature est aussi une lutte contre toute forme de fatalité, et donc aussi contre la mort.
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