De la raison de ce livre, en fait, pas d’autre à proposer qu’un goût personnel de lire ce genre de livres. J’en ai lu beaucoup, écrits par d’autres artisans qui ont exposé leur intime de lecteur, une carrière qui relève d’un artisanat qui se travaille lui aussi en endurance, en expériences. Une carrière qui est dépendante de celle de l’écriture car aucun auteur ne saurait affirmer qu’il est auteur sans avoir lu.
Alors, je pense à ces livres dont la lecture m’a donné beaucoup de plaisir : Journal d’un lecteur et Je remballe ma bibliothèque d’Alberto Manguel, Derrière l’épaule… de Françoise Sagan qui relit ses propres livres pour se confronter à ses écrivains passés, Comme un roman de Daniel Pennac. Et bien d’autres bien sûr. Des auteurs qui parlent de lecture, c’est-à-dire des auteurs qui partagent un des maillons de leur propre artisanat, des livres à classer au même rayon que les témoignages d’écrivains. Il ne s’agit plus seulement d’influences, il ne s’agit pas seulement de se confronter à la littérature pour y entrer avec ses papiers bien en règle comme dit Stephen King, il s’agit avant tout de l’histoire d’une imprégnation et de rencontres. Tout comme dans la vie de chair nous nous construisons aussi au gré des rencontres et des amitiés, dans la vie de papier il s’agit de se trouver des grands frères, des mères et des pères, des amis de vie. Je suis persuadée qu’il est possible de faire le portrait d’un auteur en faisant le portrait de ce qu’il a lu et lit.
Avec le temps, cette « habitude immodérée », cette « maladie de la lecture » qui, on le sait, n’a guère de chances de guérison, s’est compliquée d’une « maladie de l’écriture ». C’est l’une des évolutions prévisibles : on veut dire les choses à son tour. Faire son livre faute de l’avoir rencontré. Trouver les mots. Noircir des pages dans la douleur et la jubilation. Stylos et carnets toujours à portée de symptômes. Phrases relues avec cette euphorie fiévreuse des tuberculeux, ou un écœurement d’alcoolique. […]
On écrit pour ça. On écrit pour continuer à lire. Et un jour, les quelques livres publiés ne représentent bien sûr que la partie émergée, donc la plus décevante, du gigantesque bloc sous-marin et difforme des pages noircies quotidiennement.
Et l’iceberg des mots qui resteront secrets, l’iceberg des mots d’encre qui se dissolvent en route, descend au gré d’un courant qui est ma vie et qui n’est pas ma vie. Après tout dérisoire, mon bloc de mots descend le « fleuve impassible » dont les berges s’éloignent, s’estompent, mais lui seul m’aide à sentir le Temps, à rendre le Temps sensible, à pressentir l’estuaire du Temps, puis, au-delà, l’étendue indifférente où se jette tout ce qui s’écrit, tout ce qui s’est lu, tout, tout ce qu’on a cru vivre.
Pierre Péju. La Vie courante. p. 162-163.
Alors, je les convoque ici, mes amis de papier, dans ce livre offert comme un salon douillet dans lequel ils viennent s’asseoir, boire un verre ou une boisson chaude, discuter entre eux. C’est l’occasion de les faire se rencontrer simplement parce que je les ai lus (choix fait sciemment ou, la majeure partie du temps, pas). Ils sont les ingrédients de ma marmite personnelle qui a commencé à mijoter il y a près de trente ans et dans laquelle se rajoutent toujours de nouveaux ingrédients. Une raffinerie d’artisan qui ne finira jamais de se nuancer.
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