Il est tard lorsque je commence à écrire ces mots. Je devrais raisonnablement me coucher en vue de la journée de travail de demain. Mais j’ai l’impression de ne m’éveiller qu’une fois la journée de travail terminée, lorsque « la vraie journée » de travail débute : quand je ferme la porte du bureau pour rejoindre un ami boire un café, partager un moment avec un proche, et bien sûr écrire, avoir l’esprit libéré pour pouvoir écrire.
Je remarque pourtant qu’il n’y a plus là la même possession, l’adrénaline de la découverte, de cette époque où, quel que soit le lieu, l’heure, les contingences, je me ruais sur mon carnet pour noter quelques phrases me passant par l’esprit, phrase que j’utilisais plus tard pour le compte de tel ou tel personnage. Si aujourd’hui je suis parfois encore submergée par ces formes d’épiphanies scripturales, je ne prends plus toujours le temps de les noter. Et elles coulent à travers moi. Parfois, elles réapparaissent quand je suis disposée, dans le lieu adéquat, avec le matériel nécessaire et surtout la liberté de le faire.
Je ne sais pas s’il faut mettre cela sur le compte d’une certaine lassitude, d’une forme de vieillesse ou encore d’une sorte de professionnalisation de l’écrivain qui, au début, à l’instar de la plupart des relations humaines, était motivé par une passion fulgurante et s’est mué en amour longue durée capable de mesurer ses ardeurs pour garantir une endurance dans le temps. Peut-être s’agit-il seulement d’une passade, de ces périodes de vie, par contraste aux périodes de fulgurance, qui se plaisent à calmer les ardeurs quelques temps pour, tout simplement, se reposer un peu.
Depuis disons un an ou deux, l’écriture est devenue un travail quotidien comportant ses phases de fulgurances fugaces et ses temps de travail lancinant. Il faut bien avouer que parfois l’enthousiasme n’est plus le moteur. J’écris parfois parce que je n’ai pas d’autres choix, parce que l’artisanat de l’écriture est devenu limpide. Il n’est plus nécessaire de se battre pour l’imposer aux yeux des autres, plus nécessaire de lutter pour lui offrir une place dans ma vie et mon quotidien, de me rebeller pour asseoir ma vocation. L’écriture est là, indéniable, presque parfois trop habituelle, comme si elle ne pouvait jamais disparaître.
Difficulté à écrire, plus qu’il y a vingt ans. Sans l’élan, sans l’envie, sans l’innocence avec lesquels j’écrivais autrefois. […] Je me répète, je reviens aux mêmes choses. Enfermé. Je ne sais comment sortir de la répétition. Je me dis que la seule façon de s’en sortir ce n’est pas de penser. C’est d’écrire.
(Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 14-15)
Je me souviens d’avoir lu cela il y a quelques années en me demandant si cette forme de lassitude advenait à tous les écrivains. J’étais persuadée que cela ne m’arriverait pas à moi, j’étais trop passionnée.
Longtemps j’ai pensé que l’écriture n’était pas soumise aux lois humaines, à cette forme de lassitude indéniable face à l’objet qui fait désormais partie de l’horizon quotidien. Je dis lassitude et non ennui, simplement la chose ne se fait plus dans l’urgence du besoin, elle se mue peu à peu en urgence de résultat. J’ai expérimenté le processus, j’ai dégagé des bilans universels et personnels. Je réalise que la quête et le processus sont sensiblement les mêmes pour tout écrivain. Maintenant, il faut produire.
Pour moi, en ce moment, c’est cela : produire, finaliser encore un livre, puis un autre. Je n’ai pas d’éditeur, aucune obligation, c’est moi-même qui m’impose une forme de rendement. C’est sensiblement en inadéquation avec mon besoin d’éparpillement constant. J’ai dressé la liste de l’ensemble des projets d’écriture en cours, j’en ai dénombré cinq ou six, en plus des articles et du blog, et j’oscille sans cesse entre l’un puis l’autre, et l’autre encore, de semaine en semaine, voire d’un jour à l’autre. Impossible alors de m’immerger pleinement dans l’un d’eux, et pas envie non plus de me contraindre à les traiter l’un à la suite de l’autre, je tente malgré tout de préserver le désir intact et me laisse porter de jour en jour vers celui qui m’appelle.
Je ne dis pas que l’enthousiasme n’est plus là sinon je ne courrais pas si souvent en fermant la porte du boulot pour rentrer le plus vite possible chez moi, écrire. Il y a cela aussi, tiens : j’écris maintenant toujours chez moi, presque jamais en extérieur ou dans un bar comme j’ai pu le faire. L’écriture est simplement devenue un état permanent, intime, intangible, il n’y a plus vraiment de questions à se poser :
Aujourd’hui la littérature c’est la réalité. Je ne peux rien faire d’autre qu’écrire.
(Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 23).
Et je ne peux que me souvenir avec nostalgie du temps où je fus pleinement submergée, durant des mois d’affilé, par le seul et même livre en cours. Non que je ne sois plus immergée aujourd’hui ; je suis au cœur du livre au moment où j’y travaille, mais c’est le « pleinement » qui fait défaut (est-ce vraiment un défaut ?). Il fut un temps où, nuit et jour, où que je sois, quoique je fasse, le livre, les personnages, les scènes, vivaient autour de moi, en moi, fond sonore et visuel inlassable…
Il semble que l’écrivain ait un âge finalement, et une vieillesse. Si la fougue et la soif que procure la découverte du monde des émois à l’adolescence finit par s’assagir, que les émotions impulsives sont plus modérées. Si, il y a quelques années encore, la découverte d’un moi-écrivain et son affirmation aux yeux des autres, étaient source d’élans emportés, il est aujourd’hui accepté par tous, y compris moi. Alors, il n’est plus temps des grandes découvertes et des grands emportements. C’est là, c’est définitif, c’est connu et accepté, presque commun et habituel. Et
[…] l’œuvre est là, les livres sont là, par conséquent je dois accepter l’idée que j’existe.
(Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 29)
Il y a aussi ça d’ailleurs : ce regard des autres justement. Il n’est pas essentiel, pas moteur et ne conditionne pas l’écriture, c’est entendu, mais en tant qu’être qui pour exister doit aussi exister aux yeux des autres, il est nécessaire. Nostalgie de cette période où ils découvraient que je suis écrivain. Il y avait des débats riches et emportés jusque tard dans la nuit, des cafés pris pour parler uniquement d’écriture, il y avait un intérêt ardent. Aujourd’hui, s’ils me demandent encore des « nouvelles » de mon travail, il ne s’agit plus de s’attarder, car c’est ainsi : la découverte est toujours plus grisante et on s’habitue à tout. Même moi, je me suis habituée à écrire. Il ne s’agit plus d’une lutte personnelle mais de faire et donc, nécessairement, de moins en parler.
En mon for intérieur, j’espère que ce ne soit pas un état permanent mais une simple passade à laquelle je tente de remédier notamment en écrivant cet essai. Mais j’ai peur : et si les élans du début étaient définitivement estompés ? Si, à partir de maintenant, l’écriture n’était ni plus ni moins qu’un travail ?
Gageons sur l’éternel cyclisme de la transformation : ni bien ni mal, cette passade est simplement autre chose. Y voir l’opportunité d’une autre expérience et non d’une perte.
Ce qui me fait courir en sortant du travail, pour écrire, c’est me semble-t-il ce qu’il faut désormais appeler « élan de vie » : me sentir exister. Il faudrait même dire : j’écris donc j’existe.