L’une des caractéristiques de l’écriture de Patti Smith qui me fait aimer la lecture de chacun de ses livres, outre sa sincérité en toute intimité et ses envolées lyriques simples et pénétrantes, est sa façon de prendre le temps. Moi qui ai de plus en plus l’impression de courir après le temps, cette lecture m’apaise. Dans ses livres, qui sont plutôt des récits que des fictions, elle navigue pourtant sans cesse d’un pays à un autre, qu’il soit géographique ou intime, mais toujours en marchant d’un pas lent, avec un regard attentif qui s’attache aux petites choses et les capte au cœur du brouhaha de la vie. Elle prend toujours le temps de poser sa tasse de café, d’enfiler lentement ses chaussures, son manteau, son bonnet, d’attraper la poignée de la porte en remarquant le jeu d’un reflet de lumière dansant à travers le jour des rideaux, d’enclencher la poignée et de refermer la porte derrière elle, quand d’autres se contentent d’indiquer qu’ils sortent. Elle est dans l’instant présent qu’elle raconte et dans chacun de ses détails, dans la contemplation sans être dans l’inaction. Peu d’auteurs aujourd’hui, dans ce genre de récit autobiographique, prennent le temps de relever les différents mouvements d’une action : Patti n’est pas dans le résultat mais dans le cheminement.
J’aime ses livres aussi pour cela et pour l’effet d’apaisement et de temporisation qu’elle m’apporte. J’ai aimé mon fils dès ses premiers jours, égoïstement (mais tout amour a sa part d’égoïsme : on aime tout d’abord pour soi, pas pour l’autre ainsi aimé), aussi parce qu’il m’a offert cet apaisement et cette temporisation-là.
J’ai refermé mon carnet et suis restée assise dans le café en réfléchissant au temps réel. S’agit-il d’un temps ininterrompu ? Juste le présent ? Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêts, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent ? On saisit un fragment depuis son siège près de la vitre, puis un autre fragment du cadre suivant strictement identique. Si j’écris au présent, mais que je digresse, est-ce encore du temps réel ? Le temps réel, me disais-je, ne peut pas être divisé en sections, comme les chiffres sur une horloge. Si j’écris à propos du passé tout en demeurant simultanément dans le présent, suis-je encore dans le temps réel ? Peut-être n’y a-t-il ni passé ni futur, mais seulement un perpétuel présent qui contient cette trinité du souvenir. J’ai regardé dans la rue et remarqué le changement de lumière. Le soleil était peut-être passé derrière un nuage. Peut-être le temps s’était-il enfui ? 
Patti Smith. M Train.
Avant la grossesse, je venais depuis peu d’avoir trente ans. Le Temps n’a jamais semblé si rapide. Non seulement à passer – impression – que pour son rythme quotidien. Tout à coup, il ne s’agissait plus du tempo lent des blues du Mississippi mais du blues rock contemporain et de ses guitares électriques. Tout allait vite soudainement : les décisions, les événements de vie (pour moi et mon entourage), le temps imparti pour prendre le temps, les moments partagés (sans objectif précis, sans raison, sans efficience) entre amis de plus en plus minutés et rares. Je n’avais pas conscience durant la vingtaine d’avoir pris autant mon temps. Flâner durant de longues promenades, traîner des heures à la terrasse des cafés, procrastiner sans compter autour d’un projet d’écriture (recherches en tous sens, notes, digressions vers d’autres projets), se coucher tard et se lever tôt sans plus de fatigue que la nuit de sommeil suivante ne puisse réparer, s'éparpiller dans les associations, enchaîner les soirées arrosées et tardives… La vie quotidienne était riche et dense à chaque heure, et les journées comptaient plus d’heures d’éveil. Aujourd’hui, plus question de faire de rab le soir et de se coucher aux heures de la nuit qui se comptent en unités, pas non plus de boire beaucoup (un ou deux verres sont presque déjà de trop quand avant une bouteille suffisait à peine) et pas non plus de s’éparpiller en tous sens et dans tous les domaines (je ne me laisse ce privilège qu’en écriture, car il est aussi dans ce domaine une nécessité), car il ne suffit plus d’une nuit pour réparer mais d’au minimum trois (cinq pour retrouver une pleine forme). Ma vingtaine avait tellement de temps que c’en était indécent, mais je crois l’avoir, pour la majeure partie, utilisé à bon escient.
Quand la trentaine a commencé à m’entraîner dans un tourbillon temporel échevelé, j’ai voulu combattre et résister avec mes propres armes : j’ai commencé l’écriture d’un roman.
Dans Sitting in a dream, Miles – le personnage principal – décide de s’asseoir sur un banc et de ne plus en bouger, dans l’immobilité et la patience les plus totales, sans autre but avoué que de stopper la course effrénée du temps. Et la grossesse m’a permis de me fondre dans la peau de ce personnage : mon corps désormais suivait un tempo lent et serein, et j’avais décidé de le respecter.
Je marchais beaucoup, histoire de garder un corps dynamique et de ne préserver que les kilos nécessaires à la grossesse. Je marchais au rythme des blues originels du Mississippi, de Robert Johnson à Muddy Waters en passant par Bukka White, Son House et Skip James, et mes pas prenaient leur tempo lancinant.
Je me souviens du jour où cela s’est passé ; je ne saurais le dater mais il faisait déjà beau et ensoleillé et j’avais quitté tôt, donc plus vraisemblablement un mardi ou un jeudi vers avril-juin. En sortant du travail, je décidai de rentrer à pied (25 minutes de marche) et, comme j’aime écouter de la musique en marchant, j’avais sorti ma tablette et mes écouteurs. En défilant les morceaux de ma playlist « Préférées ». J’avais réalisé que je n’avais pas envie d’écouter cette playlist-là (mêlant tous les genres de la chanson française au rock en passant par le jazz et la pop) mais un bon vieux blues. J’avais par chance eu l’idée quelques jours auparavant de télécharger hors connexion une compil’ de blues du Mississippi, Delta blues 1944-1951. Au premier morceau enclenché, « Delta blues » de Son House, ma marche rapide habituelle avait progressivement ralenti. Mais au second, « Aberdeen Mississippi blues » de Bukka White, je stoppai presque net, laissant quelques secondes au tempo d’affluer dans mes veines pour reprendre d’une marche lente et sautillante, les épaules accompagnant le pied correspondant. Je me sentais bien, je me sentais sereine. Je mis près de 40 minutes à rentrer chez moi ce jour-là mais je n’étais, pour une fois, ni essoufflée ni survoltée et même prête à m’installer tout de suite à ma table d’écriture.
J’ai aimé aussi mon fils, dès ses premiers jours, pour la force de cet apaisement et de cette sérénité là qu’il m’apporta instinctivement. Comme les livres de Patti Smith, comme le blues du Delta, il était dans le présent, dans son tempo de marche lente et contemplative, et ne réclamait rien du passé ou de l’avenir que d’être avec moi, lové dans mes bras.
Pour la première fois de ma vie d’écrivain, j’acceptais alors de ne pas écrire (même si je n’arrêtais pas complétement). D’ailleurs, je n’y songeais même pas.


On n’aime pas forcément les livres qui semblent faits pour nous. C’est souvent le contraire. Je suis toujours étonné d’entendre quelqu’un dire à un autre pour le convaincre de lire un livre : « Il est fait pour toi. Le personnage principal c’est ton jumeau. Tout le long de la lecture, j’ai eu l’impression de t’entendre ». Mais qui a envie de s’entendre sur tant de pages ? Borges conteste ainsi l’idée d’alter ego pour définir l’ami : « Parce qu’un ami n’est pas un autre moi. S’il était un autre moi, il serait très ennuyeux, il doit être une personne avec ses caractéristiques propres ».
Dany Laferrière. Journal d’un écrivain en pyjama. p. 93.

Lire et aimer le roman d’un salaud n’est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c’est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal. Je n’ai pas envie de serrer la main d’Hergé mais j’aime Tintin. Et puis, es-tu toi-même irréprochable ?
Jean-Michel Guenassia. Le Club des incorrigibles optimistes. p. 52.
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