Relecture de La Course au mouton sauvage de Murakami, dont je ne me souvenais pratiquement pas. Si ce n’est le début, ces quelques pages magnifiques sur la séparation et l’absence, mais c’est tout au plus une trentaine de pages dans l’ensemble du livre.
C’est mon petit ami de l’époque qui avait mis ce livre entre mes mains, il ne tarissait pas d’éloges. Je sais qu’il s’identifiait au personnage principal, il ne lui ressemblait pas vraiment mais c’est ainsi que lui-même se voyait, l’image qu’il pensait renvoyer aux autres : un solitaire esseulé embarqué dans une mise en abîme de l’absurde. Il se voyait comme un personnage romanesque. Les livres qu’on aime disent beaucoup de nous, pour des raisons diverses et variées.
J’approche de la fin du roman. Le personnage parvient au terme de son enquête sur la photo d’un mouton sauvage et au lieu qu’il cherchait : une maison haut perchée dans la montagne, complètement coupée du monde en hiver. Et c’est justement l’hiver qui se prépare tandis que le personnage s’y retrouve isolé. Hameau aux allures de maison abandonnée. Il écoute des disques de jazz des années 50 sur une vieille platine et réfléchit, assis sur le canapé près du poêle.
Je convoque sans peine le décor dans mon esprit de façon instinctive.
En fait, ce décor est un souvenir qui a évolué au court des années. Pas parce que je l’ai déjà lu dans ce livre mais parce que je convoque inconsciemment le souvenir d’une autre maison abandonnée.
C’était une journée d’été, pendant les grandes vacances. Mes amis et moi parcourions la ville à vélo, comme chaque été ; il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire l’été dans cette petite ville de mineurs. Nous avions déposé nos vélos derrière la bibliothèque, le temps de partager quelques bonbons achetés à la boulangerie. L’un de nous évoqua la découverte qu’il avait fait la veille : une maison hantée. Il insistait sur les aspects macabres : quelqu’un y était mort et son fantôme hantait désormais les lieux. La maison n’était d’ailleurs pas loin, à quelques rues derrière la bibliothèque. Nous reprîmes nos vélos pour aller vérifier.
Nous parcourûmes les quelques rues pour nous arrêter au bout d’une ruelle en cul-de-sac devant la maison délabrée. Quasiment en ruine pour être plus précise - je ne sais pas comment nous avons fait pour ne pas passer au travers du plancher !
La porte d’entrée était condamnée par deux planches en bois clouées. Elle était ouverte. Un premier hardi puis un second entrèrent.
Moi, j’hésitais. Une jambe passée à l’intérieur et l’autre encore dehors, tétanisée de trouille, j’inspectais ce que je pouvais voir de la maison. Le corridor de l’entrée se divisait en deux : sur la gauche, une porte menant vraisemblablement à la cave, en face, le couloir débouchait sur une cuisine dont il ne demeurait que l’évier de porcelaine encombré d’un tas d’immondices. La maison était plongée dans la pénombre : les fenêtres, elles aussi, étaient condamnées par des planches en bois. Plus aucun meuble. La tapisserie délavée me permit de dater approximativement : années 60 ou 70, peut-être même avant. Au-dessus de l’évier, une étagère présentant des bocaux au verre noirci. Il s’agissait de fœtus humains conservés dans le formol, j’en étais sûre.
Passant la deuxième jambe, j’avançais, talonnée par une de mes amies aussi tremblante que moi. Lorsque, parvenue dans la cuisine, feignant de ne pas regarder les bocaux, un des garçons surgit pour m’effrayer. Je hurlai tout ce que je savais, accompagnée du hurlement en off de mon amie.
Une fois mon cœur revenu dans sa poitrine, je découvris une chambre à coucher dans la pièce adjacente. Il restait l’ossature du lit et son sommier à ressorts.
Cette fois, c’est une apparition qui me stoppa. Une vieille femme en robe à fleurs et collerette, les cheveux gris ramassés en chignon, la peau grise, deux vides béants en place des yeux, tendait sa main squelettique vers moi.
Je hurlai en courant de toutes mes forces pour rejoindre l’entrée, le plancher grinçant sous mes pas. Les garçons, plus lentement (pour donner le change), mais tout de même effrayés par mes cris, m’emboîtèrent le pas. Parvenus dans la rue, ils rirent de ma frayeur.
Voilà ce dont je crois me souvenir. En fait, je crois que ces détails relevés dans la maison abandonnée (les bocaux, la pénombre vaporeuse, l’apparition) me sont venus en rêve cette nuit-là. Images agrémentées par ces quelques films d’horreur que je regardais déjà à l’époque et ma lecture de la série « Chair de poule ».
Je repense à cette citation de Martin Page :
Quand j’étais enfant, il y avait des monstres et des fantômes derrière la porte de ma chambre, dans les placards, sous mon lit ; mais l’école, la famille, les autres, moi-même, tout cela n’était pas moins effrayant. J’ai cherché la peur dans les livres pour me défaire de la peur que j’avais du monde extérieur. Par une sorte de transmigration, la lecture m’a permis de découvrir une peur plus positive. Je pouvais y goûter à mon rythme, et ainsi la contrôler.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 140-141)
Quelques jours plus tard, l’amie avec laquelle nous avions hurlé à l’unisson me fit une confidence ahurissante : elle avait vu une vielle femme avec un chignon de cheveux blancs et des orbites vides avancer vers nous.
Lorsque nous retournâmes dans la ruelle, la maison avait disparue.
En silence, nous regagnâmes notre endroit préféré – une petite allée ombragée d’arbres entre le terrain de foot de l’école et le cimetière anglais – et nous n’en reparlâmes pas.