Il y a quelques années, l’éparpillement et la méthode fragmentaire étaient encore une contrainte. Je ne compte plus le nombre de fois où je suis allée me plaindre dans mon journal, tout en y revenant toujours dans la pratique. Toute tentative d’organisation (tant de la pensée que de la structure) me renvoyait inconditionnellement face à l’impossibilité d’une organisation. Il faut attendre, me disais-je, ça viendra.
Cet essai-journal-fragmenté est l’exemple même de mon incapacité fondamentale à mettre de l’ordre.
En 2014, je travaillais encore à mon premier roman (c’est drôle, cela me paraît à la fois si proche et si lointain). Je note en mai 2014 que j’aimerais me consacrer à un seul projet scriptural à la fois pour être immergée et le voir avancer de façon plus flagrante. Je travaillais en parallèle à Fantômes (encore sous la forme de recueil de nouvelles) avant de le laisser de côté quelques temps et de le reprendre une fois suffisamment oublié. Je réfléchissais beaucoup à l’écriture aussi, à mon expérimentation personnelle, notais que j’aimerais faire un essai de ces réflexions. C’était accorder trop d’espoir à mon impossible discipline scripturale. Il y avait aussi, dans un coin de ma tête, cette idée pour un nouveau recueil de nouvelles intitulé Echoes, lui aussi devenu roman.
Je consacrais beaucoup de temps à l’écriture tout en déplorant la relative stagnation de chaque projet. Le jet final de Wish you were here, mon premier roman, était fini dans ma tête et je voulais passer à autre chose. J’acceptais tout juste que l’expérience d’écriture de Wish you were here puisse se finir un jour. Je visualisais cela comme une étape décisive dans ma propre transformation, une étape de vie.
C’est toujours bien de travailler sur deux textes à la fois (l’un en majeur, l’autre en mineur), car si jamais vous n’avancez pas sur l’un vous pouvez passer à l’autre. Et si vous êtes en panne sur les deux, mettez en route un troisième.
(Danny Laferrière. Journal d’un écrivain en pyjama, p. 201)
C’est toujours bien, oui, mais ça peut devenir une gymnastique quotidienne quand on a n’en plus seulement un ou deux en parallèle, mais quatre ou cinq et qu’ils paraissent tous majeurs - d’autant que je ne suis pas très sportive.
Tous ces projets en tête ! Des tas d’idées qui fusent et me laissent tantôt frustrée (de ne pas pouvoir m’adonner à toutes à la fois) et motivée (face à l’intarissable source de livres à écrire). J’aurai de quoi m’occuper à écrire jusqu’à ma mort. Mais frustrée aussi, toujours frustrée de quelque chose : humaine. Frustrée car ce que m’a appris l’écriture de mon premier roman, l’expérience et les connaissances, ne semblent pas être utiles pour l’écriture du deuxième et du troisième. Il y a du nouveau à apprendre de chaque rencontre. Et à réapprendre. C’est un autre roman, une autre expérience. Et bien que le premier m’ait apporté beaucoup, il n’en demeure pas moins que le troisième, nécessairement différent, avancera à sa manière.
Et d’ailleurs, je me demande pourquoi écrire cet essai, pourquoi j’y reviens toujours, par salves ? À chaque nouvelle salve, un nouvel élan qui croit avoir tout compris, puis je m’y perds en quelques jours. C’est un exercice difficile d’écrire un essai, je ne suis pas habituée. C’est un défi quand on est coutumier de la liberté qu’offre la fiction. Mais peut-être est-ce ce que cherche avec cet essai : l’éparpillement. Je ne suis pas obligée de suivre le schéma établi qui dit qu’un essai est l’exposition structurée et argumentée d’une réflexion progressive.
Je manque de toute manière de discipline dans tout ce qui touche à l’écriture. Et je ne crois pas avoir toujours manqué de discipline à ce point. Mais c’était avant. Avant que l’écriture ne devienne état et artisanat. Plus besoin alors de m’imposer de discipline : c’est un élan vital et continu. Alors, ça s’éparpille, dans tous les sens, et je suis souvent la première à m’y perdre.
En ce qui concerne cet essai : puisqu’il incite à la dispersion allons-y carrément. De toute façon, chaque fois que je fais une nouvelle tentative pour l’ordonner, la superficialité du squelette me saute aux yeux. Et je ne compte plus le nombre de dossiers qui s’ajoutent : « Première tentative… Quinzième tentative ».
Oui, mais par où commencer ? Par nulle part peut-être : laisser parler le hasard.