Instant avec S. ce midi : une de ces envolées sur l’écriture qui nous anime tout à coup. Elle est affirmative : c’est grâce à moi si elle écrit aujourd’hui. Je me récris : je suis, tout au plus, un petit coup de pouce ! Le reste, c’est son travail, sa construction.
Je l’observe transformer peu à peu son rapport à l’écriture. Ces étapes par lesquelles je suis moi aussi passée, chacune a sa manière mais des similitudes tout de même.
C’est étrange, je semble avoir suffisamment de passé d’écriture pour pouvoir me retourner et voir comment les choses se sont mises en place : la préhistoire de l’écrivain, comme dit Liscano. Cette connaissance par l’expérience semble s’être forgée peu à peu en inconscience. Je suis pourtant capable d’en parler aujourd’hui et je vois bien qu’il y a déjà eu quelque part une analyse, un regard sur cette préhistoire de l’écriture. Je vois comment elle s’est mise en place, je vois qu’elle continuera toujours.
Je veux dire que, d’après tout ce fouillis de fragments, « quelqu’un » est parvenu à mettre les choses en place.
J’observe S. avec la nostalgie dont parle Liscano lorsque l’écriture, ses mécanismes et ses visages ne sont pas seulement découverte.
Je voudrais revenir à l’élan primordial qui pousse à écrire, à la veille du jour où on se met à écrire pour la première fois avec une intention littéraire. Je voudrais être de nouveau l’individu chargé de mots qui tente de se voir dans un livre […] et qui ne se demande pas encore pourquoi il veut le faire. J’aimerais revenir à ce jour-là. Au jour où, avec innocence, cet individu est sur le point d’inventer quelqu’un qui pourra exister pour lui et ne demande pas encore pourquoi il choisit cette vie plutôt qu’une autre, pourquoi il ne veut pas être lui-même. Revenir à l’état où il se contente d’être […]. Je voudrais tout défaire. Je voudrais retrouver celui que j’ai été.
Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 44.
S. sort peu à peu de son antre mais n’est pas encore prête pour le coming-out. Elle met un pied dehors puis rentre vite, effrayée par le froid, ou plutôt chez elle la chaleur. Je suis spectatrice. À la fois curieuse et envieuse. J’aimerais lui conseiller de ne pas se presser, de profiter de ces instants d’innocence si éphémères, l’enfance de l’écrivain. Elle m’avoue d’ailleurs se sentir comme une petite fille écrivant, avec cette naïveté-là encore, cette impulsion simple qui coule sans être ralenti par des questions.
Je regrette parfois le temps où je ne questionnais pas l’écriture. Je laissais simplement jaillir tout ce qui cognait avec insistance. Il suffisait de peu parfois pour que cela se retrouve sur le papier, et ça restait là, à peu près en l’état, dans une immobilité rassérénante.
Je lui partage mon carnet de citations. Elle y pioche avec avidité, découvre des réflexions sur l’écriture.
Par ma faute, c’est peut-être le début de la fin : c’est à la fois une connaissance nécessaire pour rôder son artisanat et perte d’innocence. On commence à décortiquer le processus d’écriture chez d’autres, on découvre les rouages, comme un tour de magie est moins impressionnant une fois qu’on a « compris le truc ».
Dois-je la prévenir ? Non, je n’ai pas le droit, elle fait son propre chemin.
Aujourd’hui, je ne sais plus ce que c’est d’écrire sans que toute cette mécanique n’intervienne presque instantanément pour torturer le nouveau texte. Je mène de front les différentes facettes : écriture impulsive, immersion dans la fiction, méta-analyse.
Il s’agit bien de cela : j’analyse les données brutes pour en faire une matière plus travaillée, un produit. Je peine même désormais à poursuivre sans le côtoiement de ces deux phases, comme si en vieillissant, il fallait toujours déchiffrer les intentions de l’écrivain. Avant, c’était instinctif.
Mais je vais toujours de surprise en surprise : et moi qui croyais que le roman tendait vers cela, et bien non finalement tout se retourne tout à coup, et à nouveau je ne sais pas pourquoi. Donc, nouvelle analyse, comme si je m’étais créé aussi l’écrivain pour avoir toujours quelqu’un à décortiquer sous la main.
J’ai le sentiment d’avoir construit un personnage qui est un écrivain, et je sais que derrière ce personnage il n’y a rien. Si j’enlève la lointaine impression d’avoir voulu être écrivain dès l’âge de douze ans, si j’enlève les lectures pour le devenir, si j’enlève les heures passées à écrire et à réfléchir sur le fait d’écrire, si j’enlève ce que j’ai écrit, il ne reste rien de moi. […] Si j’enlève tout ce qui a à voir avec l’acte d’écrire et l’écrit, je n’existe pas. Cela veut donc dire que je suis écrivain. C’est une démonstration par l’absurde.
Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 35.
C’est donc cela : au bout d’un certain temps (un temps fait de tâtonnements, de petits plaisirs éjaculatoires), il faut bien finir par admettre l’évidence : je suis écrivain. Je suis non seulement animée par l’écriture, mais elle vit aussi en moi tout comme je vis en elle. L’écriture m’a contaminée à tel point qu’elle s’est mêlée à mon sang.
Par conséquent, il devient plus difficile de parler de mon acte d’écrire personnel : ce serait expliquer comment mon sang s’agite à l’intérieur des vaisseaux ; il le fait tout simplement, comme pour tout le monde. Il circule, il fait battre le cœur, il anime tout l’être. On n’explique pas la vie.
L’écriture pour l’écrivain devient l’atome-mère, « Atom heart mother » (Pink Floyd).
C’est peut-être une façon de dire : voyez, même moi je ne crois pas en moi, mais l’œuvre est là, les livres sont là, par conséquent je dois accepter l’idée que j’existe.
Carlos Liscano. L’Écrivain et l’autre, p. 29.
Il y aura toujours cette question insoluble, car soluble et diffuse. Il faut toute une vie pour ne serait-ce qu’effleurer la réponse : pourquoi l’écriture s’est-elle installée dans mon terrain ? Est-il, de façon innée, propice ? Y’a-t-il une force agissante au-delà de la matière ? Cette interprétation, si elle peut faire fabuler mon écrivain, ne me sied guère.
Le moi qui doit bien boire, manger, se lever, apprécie la conversation et les caresses, est plutôt du genre pragmatique : parce que c’est là, alors pourquoi chercher la raison ? C’est là et c’est tout. C’est là tout le problème et la solution de ma vie.
À cela viennent s’ajouter des centaines de raisons, toutes vraies mais peut-être annexes : communiquer, transmettre, établir et douter, fantasmer et vivre mille vies, laisser une trace, démolir et construire, honorer, aimer l’Homme, la vie, détailler, espérer, « voir venir le jour de sa mort » (Danny Boyle. Trainspotting. 1995).
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