Pendant l’adolescence, j’allais partout accompagnée d’un gros sac bandoulière, lourd et encombrant, qui me vrillait la colonne vertébrale. Il contenait un portefeuille, des lunettes de soleil en été, des gants en hiver, des cigarettes et, ce qui l’alourdissait surtout, un carnet pour écrire, le livre en cours de lecture (quels que soient sa taille ou son poids), un carnet de citations et un autre carnet intitulé « Mon carnet rouge », offert par mon libraire durant le stage effectué chez lui.
À l’intérieur, s’allongeait la liste des livres à lire et, soulignés en rouge, les livres lus. Je n’achetais pourtant pas de livres tous les jours mais j’aimais avoir ce carnet sur moi. Je le sortais parfois pour relire les titres qui s’offraient à moi comme autant de microcosmes à conquérir, de découvertes, de potentialités, animée par cette vanité adolescente de croire que tout est à portée de main, qu’il y a le temps, que l’on se trouve dans un champ de fleurs immense dans lequel il suffit d’allonger un peu le bras pour en cueillir une, puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. J’avais toute la vie devant moi pour les lire tous, cela ne m’empêchait pas de vouloir les lire le plus vite possible. Je voulais absorber indéfiniment, inlassablement.
En vérité, le champ ne sera jamais vidé. Quelle que soit ma vitesse de lecture, quel que soit l’acharnement, les fleurs repoussent derrière notre passage. Vanité adolescente de croire que la vie est si vaste et longue que nous aurons tout le loisir d’en inspecter les moindres recoins. Pourtant, il est bon de continuer d’y croire encore.
L’adolescence passée, ce carnet et les titres qu’il contenait ne m’interpellèrent plus. Le temps transforme les attentes.
Lorsque je remis la main sur ce carnet en vidant les cartons après un énième déménagement, je me lançais dans des recherches à propos de ces livres, mais l’étincelle ne revint pas : adulte, je lis désormais d’autres livres et ceux-là ne m’intéressent plus.
Je décidai alors de jeter ce carnet. Il fallait faire du tri dans tous ces cartons que je trimballais depuis des années et qui encombraient l’espace partagé désormais avec quelqu’un qui n’a pas besoin de tant de souvenirs qui ne lui appartiennent pas, débordant en tous sens. Après tout, ce carnet était de toute façon quasiment vide, seules les dix premières pages avaient été gribouillées de noms et de titres désormais anonymes pour moi.
Pourtant, le carnet suspendu au-dessus de la poubelle, j’hésitai. N’était-ce pas une part de moi que je condamnais à l’opacité de la mémoire, définitivement ? Je ne lirais sans doute jamais ces livres notés là, je ne m’en souvenais même pas. Et puis aujourd’hui j’ai une liste interactive avec les jaquettes, les résumés, des liens, accessible où que je sois par internet.
Je reposais tout de même ce « carnet rouge » dans la boîte de mes objets souvenirs, quitte peut-être à ne jamais le rouvrir. Mais au moins resterait-il là physiquement, vestige symbolique du passé. Car, même si je ne crois plus en l’éternité, il est bon de préserver quelque chose qui me permette de me rappeler y avoir cru un jour. Et, puisque j’en étais là, autant tout garder d’ailleurs !
Ces carnets de citations par exemple, qui s’étaient multipliés pendant l’adolescence. Citations de livres lus, parfois de très longs passages recopiés à la main avec soin, d’autres fois juste des phrases, des extraits, des chansons, des répliques de films. Je passais des dimanches entiers à remplir ces carnets, assise dans le fauteuil du salon familial, parents et frère évoluant autour de moi qui demeurais immobile à dialoguer avec ces auteurs (chansonniers, cinéastes, littérateurs, etc.), déconnectée de ce qui pouvait se passer dans l’appartement.
Je passais aussi beaucoup de temps à traduire des chansons, à me repasser des extraits de films et de séries, l’index gauche sur le bouton « pause » de la télécommande de mon magnétoscope pour les transcrire mot à mot. Cette méthode me permettait aussi d’apprendre certaines citations par cœur ou en tout cas de m’en imprégner, consciemment ou non : certaines d’entre elles ré émergeant après une dizaine d’années d’oubli.
L’ensemble de ces carnets révèlent beaucoup. Ils parlent de mes lectures et donc de ce que j’ai écrit par la suite. Lectures faisant écho à un état d’esprit. Ces carnets sont les photographies d’un instante, de ces moments justement durant lesquels on prend rarement des photos.
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