Je pense à cette phrase écrite par Michel :
Il est tard dans la nuit quand j’écris ces mots.
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 123)
Je me souviens aussi de la dédicace qu’il m’a faite dans mon exemplaire :
A Justine. Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la littérature, pas plus qu’avec les mauvais, mais avec les vrais et les violents. Je te sais de ce côté-là.
Il n’est pas si tard dans la nuit lorsque j’écris moi-même ces mots, à peine minuit. Mais il est assez rare que je sois plongée à cette heure dans une profonde solitude scripturale (je suis une couche tôt et une écrivaine de jour désormais), face à cette solitude connue et souvent confrontée, si difficile à appréhender parfois, que confère l’écriture.
Comme je me souviens pourtant qu’adolescente je connaissais de nombreuses insomnies scripturales. Ces formes d’insomnies joyeuses qui me tenaient éveillées au milieu de la nuit enrobée de silence et de solitude, sont devenues rares.
Je me rappelle aussi de ce film avec Audrey Hepburn, Seule dans la nuit : un huis clos, ce personnage aveugle, cette menace qui pèse autour d’elle alors qu’elle tâtonne dans le noir de la nuit et de son corps. Il y a toujours des tas de connexions qui se font dans mon esprit, cette fois entre Michel et Seule dans la nuit, peut-être à cause du titre du film et de la vague solitude que transporte à mon oreille cette phrase :
Il est tard dans la nuit lorsque j’écris ces mots.
Comme je me souviens qu’adolescente il était fréquent que je m’endorme épuisée d’avoir longtemps lu au lit pour me réveiller une heure plus tard à peine, en nage, le cœur battant.
Comme je sais que quand j’écrivais […], j’avais toute la langue dans l’oreille.
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 148).
Je m’éveillais en sursaut, tournant et retournant dans mon lit trempé, consciente qu’il me serait impossible de me rendormir, que si j’avais été éveillée de façon si soudaine c’était qu’il me fallait écrire…
À cette époque, il s’agissait seulement de mon journal. Pas un journal dans lequel je racontais mes jours mais plutôt mes pensées ou des scènes observées dans la journée, comme un sac plastique dansant parmi les feuilles dans la cour que j’avais regardé depuis la fenêtre du couloir de l’immeuble, ce genre de scènes-là.
À vrai dire, je les écris moins pour les mots dont je trace les lettres l’une après l’autre – mots dont je sais si peu encore ce qu’ils seront sous ma main -, que pour les blancs qui va les séparer, lignes et signes, y dessinant entre eux des interstices, comme autant de fissures tramées dans un bloc de silence.
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 123)
La maison était silencieuse lorsque je me réveillais. Quelques heures auparavant, j’avais entendu mon père éteindre la télé dans le salon pendant le générique de fin du film, puis le silence tout à coup, morbide dans sa soudaineté. Mon frère avait été le premier à se coucher et la lumière dans la chambre où était ma mère s’était éteinte rapidement après quelques pages de lecture. J’avais entendu le bruit du cendrier en pierre posé sur la table en verre, l’interrupteur de la lumière du salon, les pas vers la cuisine pour déposer le verre dans l’évier. J’imaginais mon père scrutant quelques instants la cour intérieure donnant sur le parking du supermarché à travers la fenêtre au-dessus de l’évier, tentant de fuir sa soudaine bouffée de solitude, oppressé par le silence, réalisant qu’il était encore le seul debout dans la maison, ce que le fond sonore de la télé avait jusque-là dissimulé. Puis ça avait été les pas vers la salle de bain accolée à ma chambre, le brossage des dents, les gargarismes, la porte de leur chambre, le craquement du lit et rapidement le souffle régulier du sommeil.
Pourquoi ai-je commencé à parler de cela ? Ah oui :
[…] dans un bloc de silence, entre lesquelles il faudrait que je laisse s’insinuer quelque chose dont je n’ai retenu que le vague frémissement. Comme une musique »…
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 123).
Pour m’endormir, j’écoutais souvent quelques chansons sur mon disc man (Placebo, Saez, Blur, Radiohead, notamment, selon l’humeur et le degré de neurasthénie) en contemplant le reflet des phares de voitures passant dans la rue d’en bas s’accrocher à la blancheur inégale du plafond. Ces ombres de lumière accrochaient les imperfections du plâtre et le lustre blanc quelques secondes, puis s’éloignaient, d’autres venaient les remplacer.
Parfois, la chanson touchait en moi un mal que je laissais rouler sous forme de larmes toutes droites aux coins des yeux ; elles mouillaient mon oreiller. Ne pas pleurer devant les autres, attendre le soir, le silence de la chambre, jamais pleurer devant les autres. Sauf dans les bras de mon amie L. ou devant mon frère dont les yeux me scrutaient intensément : il ressentait ma peine mais se sentait face à elle démuni. Je m’endormais alors exténuée, vidée (je passe les détails spasmophiliques et les élans d’autodestruction corporelle frivoles), pour me réveiller une heure à peine plus tard. L’album était fini, les écouteurs étaient emmêlés dans mes cheveux durcis par le sel des larmes. Dans l’appareil, le CD tentait de se relancer indéfiniment avec un léger frottement métallique régulier, s’arrêtait, puis recommençait.
Libre-association du souvenir. Je me souviens de ces autres nuits de veille, sensiblement à la même époque mais à des centaines de kilomètres de là : la tournée des bars dans le quartier Saint-Leu, la bande des quatre amies, le reste de la nuit chez l’une d’elle à écouter de la musique, discuter, chanter, jouer, l’endormissement au petit matin avec, en fond répétitif, trois albums de Placebo qui se succédaient dans la chaîne, et puis ces chansons de Saez chantées à tue-tête en descendant l’avenue pour gagner le centre-ville.
Mais je reviens à ces nuits d’insomnie solitaires dont je me souviens, étrangement, avec une certaine nostalgie. Je me réveillais donc en sueur, le cœur haletant, avec dans les oreilles
[…] comme une musique inaudible d’abord, mais qui ne devait prendre voix et résonance que quand ces pages me signifieront qu’elles sont achevées.
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 123)
Je rallumais la lumière ou laissait éteint, les soirs de pleine lune m’éclairant à travers la fenêtre dont je ne fermais jamais les volets. J’écrivais dans cette semi-pénombre. Le lendemain, je retrouvais mon carnet tracé de lignes de texte sinusoïdales, des mots emmêlés, des phrases ectopiques griffonnées en noir et blanc. Je tournais autour des idées, tâtonnais. Les relisant quelques jours plus tard, je les trouvais futiles, naïves, immatures, sans talent. Mais je n’avais pas le choix, il fallait que des mots se forment sur le papier ; à cette époque-là, c’était encore un besoin.

Et je me souviens de cette nuit d’insomnie, une de mes plus belles nuits, où, après m’être endormie en écoutant « Peeping tom » de Placebo (« I’m careful not to fall, have to clumb your wall… I’m weightless… I’m bare, I’m faithless, I’m sacred »), je m’éveillai sur les coups de trois heures et scrutai la fenêtre éclairée de l’immeuble d’en face. M’assurant que tout le monde dormait dans la maison, je calfeutrai le jour de la porte de ma chambre, montai sur la corniche de ma fenêtre (quatre hauts étages de plongée sous mes pieds ; ce devait être une nuit d’été, il faisait doux), refermai le mieux possible la fenêtre derrière moi à l’aide d’un lacet accroché à la poignée, pour fumer et observer cette fenêtre allumée. Je croyais voir passer des ombres à l’intérieur. Je retins un hoquet de surprise et d’effroi lorsqu’une silhouette se planta devant la fenêtre : il ne faisait aucun doute qu’elle me regardait fixement.
Je revins rapidement dans la chambre, me remis au lit, replaçai les écouteurs sur mes oreilles pour écouter à nouveau « Peeping tom ». Je pris mon carnet pour raconter ce que je croyais avoir vu dans la fenêtre d’en face - aujourd’hui je ne sais toujours pas si ça a été réel.
Ce qui vint cette nuit-là, après des dizaines d’écoute de la même chanson en boucle, ce fut mon premier personnage, « le voyeur », dont la forme et la personnalité s’épaissirent au fur et à mesure que des mots se formaient sur le papier.
Comme une musique inaudible d’abord, mais qui ne devait prendre voix et résonance que quand […] ces pages ne seront plus qu’un entrelacs de blancs d’où montera jusqu’à mes yeux une incommensurable clarté.
(Michel Diaz. Le Gardien du silence, p. 123)
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