La lecture comme une forme de thérapie : analyse de soi permettant de décortiquer les systèmes qui nous animent, de comprendre nos propres connecteurs logiques, et d’adapter sa façon de vivre à ce qu’on est (résultat de l’analyse tellement relatif qu’il peut sans cesse être remis en doute). Mais je crois que la lecture m’a d’abord et surtout, avant de me comprendre moi-même, aidée à comprendre les autres. D’ailleurs, comprendre les autres est la première étape de la compréhension de soi, le niveau suivant étant l’acceptation (pas dans le sens « accepter à regret » mais admettre et l’intégrer à sa pensée et à ses actes). Je suis persuadée que la lecture a une part primordiale dans mon éducation et dans la constitution de ce que je suis. 
Je crois que j’aurais pu être égoïste et butée, mais grâce à la lecture, je pense être devenue quelqu’un de meilleur (pas parfaite non plus, et heureusement !). Les études avant le lycée ne m’ont rien apporté que la base nécessaire à l’apprentissage qui suit au lycée où on commence vraiment à vous enseigner à penser et pas seulement à apprendre et savoir, mais à réfléchir ce savoir, et par-là même à le mettre à distance. Mes études universitaires ont été très enrichissantes parce qu’elles m’ont obligées (et je ne me suis pas trop fait prier !) à lire et à me colleter physiquement et intellectuellement aux textes.
Mais tout ce que je sais du monde, de la vie, des gens, de la psychologie, de l’amour, et même de l’écriture, c’est d’abord dans les livres que je l’ai appris. Ensuite des autres (vivants ceux-là et non sur le papier) et du vécu. Car lire, c’est aussi avoir vécu une histoire : même si elle n’est pas vécue physiquement, nous l’avons vécu psychologiquement et ce psychologique a également des répercussions physiologiques et donc un ressenti physique. Ça n’a pas besoin d’être des histoires extraordinaires, pas même des histoires (car j’ai beaucoup appris aussi des récits intimes et des essais), mais les livres sont des pépites d’essences de vie dont la teneur en vitamines et en apports nutritionnels n’ont pas été amoindris par la cuisson.
Quant à ma « grande culture » comme on me dit souvent, c’est-à-dire mon savoir et mes connaissances hétéroclites de la culture, c’est encore avant tout dans les livres que je l’ai puisée parce que j’ai toujours lu de tout avec curiosité. J’ai dévoré de tout et de tous types. Sur la musique par exemple, car il ne suffit pas d’écouter pour ressentir la puissance d’une chanson : connaître son histoire de création, son contexte historique, les influences et ascendances purement musicales, et bien sûr avant tout lire les paroles. Mais aussi des livres d’histoire, de sciences, de psychologie, de philosophie, d’art pictural, de littérature, etc., des thèses, des essais, des encyclopédies, des fictions, des autobiographies, biographies, etc. C’est avant tout de là que me vient ma culture : de ces autres qui m’ont appris avec leurs mots, qui en ont fait don dans cette forme (l’écrit) qui pour moi est la forme privilégiée de l’apprentissage parce qu’il peut être lu à mon rythme personnel, avec une voix qui m’est propre, feuilleté ou assidûment gratté, permettant de prendre le temps et qu’on ne m’oblige pas à parvenir à la même analyse que celle du professeur qui est, paraît-il, la seule valable et de toute façon la bonne.
Je disais l’autre jour à des collègues, avec lesquels nous parlions du système pédagogique, que l’enseignement a tôt fait de dégoûter les élèves de la littérature, non parce qu’il prescrit des lectures soi-disant (en tout cas étiquetées) barbantes (Zola, Giono, Flaubert, etc.) mais parce qu’il ne permet pas aux enfants de « lire » le texte. En classe, les enseignants ne servent que des analyses et des décorticages qui font passer la littérature (la matière d’enseignement) pour de la masturbation intellectuelle. Alors que s’ils passaient des séances à simplement faire la lecture à voix haute aux élèves, je suis certaine que nombre d’entre eux pénétreraient le texte et le comprendraient mieux, sans qu’on ait besoin de leur fournir des théories vaseuses. D’instinct, les élèves comprennent le texte, ce sont les analyses qui viennent perturber leur compréhension. Je dis cela en ayant pourtant été adepte de l’analyse de texte phrase par phrase et mot à mot. C’est comme cela que j’ai fait des cours d’analyse de textes à mon frère pour le préparer au bac. Je lui ai mis l’incipit de Germinal sous le nez et lui ai demandé d’expliquer chaque phrase et chaque mot, puis nous en discutions. J’ai vu son regard s’illuminer au fur et à mesure qu’il comprenait la technique du texte pour finir par éclater par un « Mais c’est génial ! ». Je lui avais simplement demandé de lire attentivement le texte. Ensuite, il a fallu nommer les figures de style et mettre des mots pompeux pour rendre la copie aux profs.
Autre chose dont je voulais parler à propos de bibliothérapie. J’ai proposé à une amie de devenir sa bibliothérapeute, pas en ces termes bien sûr, mais nous avons eu l’autre jour une de nos régulières discussions à propos de lectures durant laquelle elle m’a dit qu’elle ne trouvait plus quoi lire, elle sent avoir besoin de lire, et autre chose que ce qu’elle connaît. Y réfléchissant quelques jours plus tard, je lui ai proposé de mettre en place un système : je lui donne un livre à lire (livre que je connais et que j’ai moi-même apprécié), elle essaye, et j’adapte mes propositions suivantes en fonction de ses retours. Elle était enchantée. Il faut que je la voie rapidement pour lui prêter le premier. Je ne sais pas encore lequel : j’hésite pour le moment entre Martin Page, Siri Hustvedt et Patti Smith.

La nature de la jouissance tenait à la constitution d'un monde propre, d'un monde à soi. Je dormais dans la même chambre que mon frère et ma sœur. Lire, c'était avoir une chambre à soi.
Tiphaine Samoyault dans Relire, enquête sur une passion littéraire (de Laure Murat).

On n’écrirait rien si on n’avait pas au préalable beaucoup lu – pas seulement des livres, bien sûr, mais aussi la vie, le temps qui passe, les événements proches et lointains qui ont lieu, et les autres, tant dans leurs paroles que dans leurs agissements, leur comportement, leur visage et leur corps, et soi-même, pétri dans la même pâte, la même glaise, la même boue que tous les autres. On n’écrirait rien si on ne procédait pas à une lecture continue du monde – lecture qui brasse les cinq sens, qui scrute le banal autant que l’exceptionnel, observe pareillement le beau et le laid, le bon et le mauvais, se penche sur l’énigme du bien autant que sur celle du mal (car, eu fond, aucun des deux « ne va de soi ») ; lecture plurielle, zigzagante, radicante et proliférante. Lecture vivace, qui est un processus d’interprétation intellectuelle et affective du monde.
Inversement, lire, c’est déjà écrire, car toute interprétation est un travail d’éclaircissement par débroussaillage et démêlement de significations à la fois éparses et enchevêtrées, un effort d’explication ; ce faisant, on déplace le sens mis au jour, on le réoriente et on le transforme, on fabrique du nouveau sens. On fabule.
Sylvie Germain. Les Personnages. p. 36-37.
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