Je me souviens de ce week-end d’adolescence passé à remplir tout un cahier d’une suite de citations sans fin. Je pourrais sans doute le retrouver en fouillant dans mes archives. C’était une suite de libre-associations de citations en enfilade. À l’instant même où j’en écrivais une, une autre venait lui répondre, et ainsi sans fin. Je ne les connaissais pas toutes par cœur, il fallait enquêter, dépouiller mes livres et carnets pour trouver celle à laquelle je pensais. Les cahiers ouverts, les feuilles volantes, les livrets de CDs, les carnets de citations et mes traductions de paroles de chansons s’étaient amassés autour de moi sur mon lit, et j’écrivais, je recopiais, j’enfilais les perles selon l’instinct qui avait possédé ma main écrivant.
Je fais de même aujourd’hui avec mes propres fragments et toujours beaucoup de citations et de chansons.
C’est peut-être une façon d’expliquer ma théorie des fragments en écho. Car tout est là, sur le lit de ma jeunesse, éparpillé. C’est un réseau instinctif, émotionnel, une attirance naturelle, l’amour libre : l’écho. C’est un réseau qui se fait entre une multitude de points, de détails, des instants, des bouts piochés par-ci par-là : des fragments. Ce réseau est unique et personnel, sans cesse soumis à la transformation, prêt à être joyeusement perturbé par de nouveaux fragments.
En écriture, cela donne : moi à mon bureau, des tas de fragments que j’ai écrits rassemblés dans un classeur sans que je n’aie laissé « la question du pourquoi » venir perturber ce rassemblement. Feuilletant le classeur, cahier et stylo devant moi, je reprends certains fragments tels quels, en laisse d’autres, en continu, et la liaison se fait naturellement entre eux pour former un chapitre, puis un autre, puis finalement un roman, oh et puis non, cet autre roman en fait.
Et tous ces fragments d’autres aussi : des mots d’écrivains morts et vivants, des personnages, des scénaristes, des réalisateurs, des chanteurs et paroliers, des êtres connus ou de passage, tout ce que j’ai imprégné en moi accompagnant tout ce que je suis, pour bouillonner dans la cocotte-minute et enfin, à l’explosion, créer l’œuvre.
L’écrivain ne naît pas du néant, il est un agrégat.
Par hasard, un agrégat se forme ; il sera aussitôt pris en compte par des agrégats alentour. Et pourquoi pas, utilisé. Puis reconnu. Puis faisant partie d’un milieu. Et tout cela dans un temps donné.
Serge Cazenave-Sarkis. Avant terme, p. 55
Et si je commençais par le déposer là ? Je trouverais peut-être moyen de l’apprivoiser, de m’en accommoder. Je pourrais travailler à rebours, composer du dedans. Je pourrais, par exemple, laisser la dernière phrase intacte. Ou le dernier paragraphe. Cela entendu, j’aurais toute liberté de rajouter des chapitres, d’en faire sauter d’autres, de parachuter des phrases. Je pourrais changer d’histoire. Je passerais outre sa fatalité.
Anne-Marie Clement. Avec les mots à propos des mots, p. 64
Le fragment est le cœur du réseau. Accepter l’inexistence d’une totalité pour laisser toujours la porte ouverte à de nouvelles connexions, pouvoir recevoir encore, toujours, qu’importe si d’autres disparaissent (d’ailleurs, ne disparaissent-ils pas : demeure une trace, le fantôme, la foule des fantômes derrière soi, en soi), c’est être libre, c’est la liberté même.
La liberté, au cas où vous l’auriez oublié, est le droit à l’âme de respirer. Quand elle ne peut pas respirer à fond, c’est que les lois sont trop étroites.
Gus Van Sant. Will Hunting, 1998
Les lois sont toujours trop étroites autour de la littérature.
Un esprit libre est un esprit apte à créer. Et ainsi, retour au maître entre tous :
La vie n’est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d’être conscient. N’est-ce pas la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide d’éléments changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu’il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l’étrange et l’extérieur ?
Virginia Woolf. L’Art du roman, p. 15