Je me demande pourquoi avoir peur du mot « écrivain » ? Parlant d’écriture, l’interlocuteur tergiverse afin d’éviter le mot, il dit : « écrire un peu », « avoir un passe-temps/une passion », « s’amuser à écrire », « tu écris », ou « quand tu seras écrivain ».
Maladresses de langage peut-être. Mais aussi habitude, déformation sociale de la pensée pour ne parler que d’auteurs publiés.
De quel droit minimiser, oblitérer, cacher ? Pourquoi contourner ? Savent-ils vraiment tout le travail que c’est effectivement, quotidiennement, avec acharnement et courage, tout autant que conviction ?
Maladresse sans doute, c’est-à-dire conditionnement par le cliché. C’est établi : s’affirmer écrivain sans être publié est orgueilleux.
[…] un écrivain est au choix, un « auteur », un « romancier », un « écrivant », un « écriveur », « quelqu’un qui écrit des livres », et parfois un « écrivain ». Ça tient à deux choses, je crois. Écrire est un art qui paraît accessible à tous. Après tout, il suffit d’un papier et d’un stylo, et tout le monde écrit […]. Ensuite, le poids de l’histoire littéraire y est largement utilisé pour inhiber la liberté des écrivains. Certains affirment qu’ils ne voudraient pas se comparer aux maîtres anciens. Mais par quelle folle circonvolution en arrive-t-on à croire que se dire écrivain ce serait se comparer à Flaubert ? Ça n’a aucun sens, autre que de nous interdire d’utiliser ce mot. Et ça marche.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 16)
Il m’a fallu longtemps pour venir à cet essai car écrire sur l‘écriture pour un écrivain non publié paraît vaniteux. J’ai fini par me dire que s’il fallait réduire le terme « écrivain » aux seuls écrivains publiés, la langue serait bien tristement corrompue.
C’est Martin Page qui m’a fait prendre conscience de la futilité de cette castration/frustration. Je reviens souvent sur cette plage de Vendée où je débutais la lecture de ce livre ; encore un qui s’est lu trop vite et vers lequel je reviens toujours.
« Ecrivain » est à nous et à quiconque écrit avec une ambition artistique : scénariste, auteur de pièces radiophoniques, de romans, de séries télévisées, de livres pour enfants, de chansons, de poésie, d’essais, d’un blog. Nous n’allons pas le laisser à ceux qui en font un instrument mondain et de prestige. La plus juste manière d’utiliser ce mot est de le faire avec simplicité et sans timidité. Ça rend justice à la beauté comme à la quotidienneté de l’artisanat. Être écrivain n’est pas une marque de distinction, mais une excitante aptitude à l’obsession, à l’observation et à l’imagination. C’est un savoir-faire, des techniques, du travail constant, une manière de vivre tout autant qu’une manière de gagner sa vie. Des années ont été nécessaires avant que je puisse utiliser ce nom sans ressentir d’inconfort. Ce n’est pas plus mal : il y a des vêtements qui ne sont beaux et confortables que lorsqu’ils sont usés et patinés.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 17-18)
À l’heure où j’écris ces mots, voilà quinze ans que je pratique l’écriture. J’ai à mon actif des nouvelles, des fragments, des romans, des récits et projets encore inachevés, et je constate que ceux que je partage peuvent faire écho chez d’autres. Mais ce n’est pas cela l’important en fait : ce n’est pas tant ce que j’ai à mon actif que le travail d’artisan qui se fait quotidiennement depuis quinze ans, et qui se préparait déjà quinze ans auparavant.
En 2006, Laurent Nunez souligne dans son essai Les Écrivains contre l’écriture :
[…] Pourquoi écrivez-vous ? […] Étrange question […]. Auparavant, qui eût demandé aux écrivains la raison de leurs livres ? Un tel affront n’était pas imaginable. Ce qui surprend dans l’enquête de Littérature, ce qui rend cette quête fascinante, ce n’est pas la question à proprement parler ; elle ne révèle pas une curiosité nouvelle, mais désigne un monde avant ses écrits, où l’écriture légitimait l’écrivain. Personne d’ailleurs n’aurait songé à lui poser une telle question, et lui-même n’aurait jamais accepté d’y répondre, le faisant bien assez dans ses œuvres. Il fut un temps, révolu, où l’écrivain n’avait de compte à rendre qu’à la divinité.
(p. 19)
La littérature semble toujours devoir se justifier de quelque manière. C’était déjà le cas dans les années trente quand Anaïs Nin constate qu’on considère les artistes comme des névrosés écrivant pour se décharger et qui n’ont rien à dire finalement que se lamenter. Ne faut-il pas voir là une certaine jalousie ? Ne serait-ce pas une façon de dévaloriser l’artiste, de le ramener un peu sur Terre, de lui refuser du pouvoir ? Parce qu’il est un peu présomptueux tout de même à jouer au dieu, à inventer des mondes !
Il fût un temps où les écrivains n’avaient pas à se justifier d’être écrivains, un temps aussi où les écrivains étaient au-dessus du monde. Aujourd’hui, on n’hésite plus à leur poser la question, la curiosité a dépassé le besoin artificiel de croire en des saints inaccessibles, et c’est tant mieux. La mécanique, les rouages, toute la machinerie souterraine de l’écriture n’intéresse (et ne fascine) plus seulement les écrivains mais aussi les lecteurs. Cela pourrait signifier que l’écriture n’apparaît plus au lecteur comme une dynamique mystérieuse et qu’il reconnaît donc plutôt un réel travail (un art-isanat) ; mais est-ce vraiment le cas ?
Quels que soient le contexte, la situation sociale, professionnelle ou personnelle, il semble qu’on cherche à nous réduire. Là s’élève une voix, une sensibilité, quoi de plus facile que de la critiquer a priori plutôt que de l’encourager ?
Tu as passé des semaines à l’écrire, la moindre des choses de la part de ton entourage est de faire preuve de bienveillance. Il ne s’agit pas de te couvrir de compliments, une simple phrase suffit. Ce n’est pas un privilège d’artiste : si un de tes amis passe six mois à construire une chaise, je fais le pari que tu auras un mot chaleureux pour lui (même si la chaise est bancale). La dureté, c’est ce que nous offre le monde. Nos proches sont là pour l’atténuer. […] Je ne sais comment tu te conduis avec tes proches mais la délicatesse doit aussi venir de toi. Ne fanfaronne pas ton succès. Dis-le, partage-le, simplement. Et intéresses-toi aux réalisations de ceux qui t’entourent et dont le métier n’est pas forcément aussi prestigieux. Les attentions sont importantes.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 25-26)
Personnellement, je suis chanceuse : j’ai eu et j’ai encore autour de moi des personnes bienveillantes dont même les critiques n’avaient pas pour objectif de me rabaisser mais étaient le signe d’une foi et d’un encouragement dans mon écriture ; ils critiquent parce qu’ils trouvent justement qu’il y a un potentiel à défendre et à ne pas négliger, pour que j’aille plus loin. En guise de remerciement, je leur dédis les livres écrits et ceux à venir, et je tente chaque jour de garder un peu de temps et d’énergie pour la création des autres.
De eux à moi, entre nous, c’est une chaîne de soutien qui s’allonge à l’infini.