Finie la lecture hier du Livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer qui m’a transportée durant quatre jours, lu trop vite parce que le sujet, le regard choisi (humour, bienveillance, relativisme) et le style (flux de conscience à la deuxième personne) m’ont fascinée.
Depuis ma lecture de Lèvres de pierre de Nancy Huston, l’écriture à la deuxième personne me passionne et me happe en tant que lecteur et auteur. J’ai écrit le journal d’écriture auto-commenté sous l’influence de cette fascination et je ne cesse d’y revenir, m’y sentant plus à l’aise qu’avec le « je » ou le « elle ». Je crois que c’est une nouvelle période de mon écriture qui intègre toujours le flux de conscience mais actualisé et modernisé par cette irruption du « tu » qui semble à la fois permettre plus de distance que la troisième personne qui cherche à écarter l’intime et un basculement dans l’intime du « je » mais avec la possibilité d’équidistance.
Selon moi, l’entrée en puissance (ou le retour, mais je ne connais pas vraiment de courant littéraire centré autour de cette forme pronominale) du « tu » est assez symptomatique de notre société. La troisième personne semble superficielle comme une lâcheté : s’extraire du sujet en parlant d’autres plutôt que de soi, et la première personne est trop impalpable, instable, soluble, autocentré pour pouvoir être capturée, elle refuse aussi l’intégration des autres, isole, quand aujourd’hui, alors que nous sommes dans l’air de l’hyperconnexion, nous n’avons jamais été si distants (et encore plus depuis ces histoires de confinement).
J’hésite même à rédiger désormais le journal à la deuxième personne. Pourquoi pas, puisque cela me vient naturellement ?
En tout cas, c’est certain, en écriture, depuis au moins deux ans (la fin de l’écriture de Sitting in a dream), tu te cherches. Tu n’es pas une bleue - tu as tenté de te le prouver avec L’Interview que je ne donnerais jamais (que tu devrais peut-être nommé également à la deuxième personne) -, tu sais des choses quant à l’écriture, tu as expérimenté et acquis de l’expérience, mais comme s’il fallait te prouver sans cesse la pertinence de cette vérité (on ne cesse jamais d’apprendre), tu as envie d’explorer un domaine nouveau pour toi, et c’est l‘une des grandes qualités de l’écriture et de la littérature que de pouvoir ouvrir à l’infini de nouveaux chemins à explorer.
La deuxième personne du singulier donc s’impose. Ce qui n’est pas pour t’arranger puisque tous tes projets en cours si ce n’est L’Interview et Atom Heart Mother (partiellement), sont à la première ou troisième personne. C’est peut-être ce qui te bloque justement pour les faire avancer. C’est peut-être pour cette raison (et d’autres) que tu ne parviens plus à t’y immerger.
Le « tu » pourrais servir aussi ton penchant personnel pour le « tout mélangé » autant que pour l’éparpillement (et ce n’est pas antinomique : on peut mélanger, au hasard, des fragments qui sont dispersés, cela permet même souvent de faire éclater un sens inconnu).
Il ne s’agirait pas, comme cela est souvent de mise pour l’utilisation de la deuxième personne du singulier en littérature, de s’adresser forcément à un lecteur mais plutôt d’un dédoublement autant entre toi et toi-même qu’avec les autres (y compris donc aussi le lecteur), tous logés à la même enseigne du « tu ».
Et voilà que tu surfes déjà depuis plus d’une demi-heure à la recherche de livres écrits à la deuxième personne ou d’articles relatifs au sujet. L’écrivain est par essence un procrastinateur, c’est l’une des clés de sa survie.
En matière de lecture, nous autres « lecteurs », nous nous accordons tous les droits, à commencer par ceux que nous refusons aux jeunes gens que nous prétendons initier à la lecture. 
Le droit de ne pas lire. 
Le droit de sauter des pages. 
Le droit de ne pas finir un livre. 
Le droit de relire. 
Le droit de lire n’importe quoi. 
Le droit au bovarysme. 
Le droit de lire n’importe où. 
Le droit de grappiller. 
Le droit de lire à voix haute. 
Le droit de nous taire.
Daniel Pennac. Comme un roman.
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