- Quelle est selon toi la chose la plus importante dans un roman ?
- Les personnages ! C’est d’ailleurs assez paradoxal que je dise ça car certains de mes lecteurs me disent que mes personnages sont des êtres désincarnés, évanescents, qu’ils n’ont pas vraiment de visage. Ils sont chargés psychiquement mais pas physiquement.
- Et pourquoi selon toi ?
- Au début, je croyais que c’était comme ça, par goût aussi pour la figure fantomatique qui ne se laisse pas saisir dans sa totalité. Un temps, je me suis lamentée de ne pas réussir à créer des personnages plus matérialisés. Mais en fait je crois que c’est aussi par conviction : je souhaite laisser la place à l’imagination du lecteur. Savoir si mon personnage est blond ou brun, grand ou petit, ça n’a pas d’importance. De toute façon le lecteur se fait toujours sa propre idée quoiqu’on dise. Je ne tiens pas à être dirigiste.
- Comment construis-tu tes personnages justement ? Est-ce qu’ils te représentent d’une certaine manière ou sont-ils inspirés de personnes de ton entourage ?
- C’est une question qu’on pose souvent aux auteurs, et je crois que, pour moi ou pour le lecteur, elle est vaine. Il ne faut pas vouloir absolument chercher la correspondance, ça dénature l’essentiel du personnage. Et de toute façon, quelle que soit la réponse d’un écrivain à cette question, ça n’empêchera pas le lecteur de penser le contraire. Un personnage a forcément quelque chose de moi, c’est sûr, mais ça peut tout aussi bien relever de l’observation d’un trait infime de ma personnalité ou de personnes que je côtoie ou même de ceux que je ne fais que croiser. C’est un trait infime poussé à l’extrême, incarné et déformé. 
L’autre jour, en discutant avec un ami de la libération sexuelle, je découvrais qu’il était persuadé de ma propre liberté sexuelle dans mon couple. J’ai fini par lui dire : « Je crois que tu confonds Lise [mon personnage de Wish you were here] et Justine ». Il a rigolé : « Je n’avais pas vu ça comme ça ». Et mon compagnon d’ajouter : « Même moi je me suis fait avoir ! », en plaisantant. 
Quand vous êtes lus, vous pouvez vous retrouver face à quelqu’un qui vous dit : « Toi, je sais que tu es comme ça, que tu as telle personnalité. » Je suis la première surprise, je ne croyais pas être comme ça. Ahah ! 
Mais il faut voir le bon côté : si les lecteurs commencent à fantasmer cette confusion entre vous et le personnage, c’est que ce personnage a une densité suffisamment forte pour être considéré comme une personne à part entière. Si bien qu’ils ont envie de le raccrocher à quelqu’un de réel et ça tombe forcément sur vous. Puisque l’un des grands fléaux qu’a généré l’histoire littéraire, de manière irrémédiable, est de faire croire qu’auteur et personnage ne forment finalement toujours qu’une seule et même personne. Et encore, je n’utilise que rarement le « je » dans mes romans, je n’imagine pas les questions que doivent avoir ceux qui l’utilisent tout le temps !
- Comment définis-tu la notion de personnage alors ?
- Un personnage est une essence de personne. C’est à la fac, quand j’ai fait des recherches sur les techniques de la narration de l’intériorité et sur le flux de conscience, que je suis tombée sur cette notion chez Belinda Cannone, elle-même inspirée de je ne sais plus qui. Ça signifie qu’un personnage concentre en lui tellement de fragments de personnes (chose qu’on ne voit pas de manière aussi concentrée dans l’instante de la réalité) qu’il finit par représenter une entité encore plus humaine que l’humain. Parce que le personnage capte une essentialité humaine pour en révéler une facette.
En général, un personnage est porté par une idée directrice, essentielle, qui le transcende et le représente d’un bout à l’autre du roman. Ça n’est pas aussi flagrant dans la vie. On ne se balade pas auréolé de notre essence de vie : on l’émiette çà et là.
- Comment construis-tu tes personnages ?
- J’ai besoin de tout un ensemble ramassé de fragments issus de matériaux divers. Je ne les réunis pas forcément consciemment. Ça peut être des éléments observés chez moi ou chez d’autres, des éléments qui se retrouvent convoqués au service de ce personnage-là précisément, pour lui fournir la vraisemblance et l’épaisseur psychologique nécessaires.
Concrètement, je fais des fiches pour chaque personnage. C’est en général déjà après quelques réécritures. J’inscris le prénom, l’âge, la situation initiale, les traits de caractère dominants, les relations amicales et familiales avec les autres personnages. Il peut aussi y avoir certaines phrases qui reviennent souvent dans sa bouche, des expressions. Il y a un peu de son passé, avant le point de départ du roman. Il y a surtout son idée essentielle et la chanson qui le caractérise : elle réapparaît souvent dans le roman.
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