Une des seules interdictions que doit s’autoriser l’écrivain est de ne pas en avoir.
La liberté est une valeur primordiale en écriture. Il faut en être persuadé face aux autres, lecteurs et entourage, qui, sans chercher à malveillance, briment cette essence. (Ce peut être une remarque anodine, ce sont d’ailleurs souvent les plus dangereuses.)
Question d’intégrité et de respect, par rapport à soi, au texte, mais aussi au lecteur, quoi qu’il puisse en dire. C’est dans cette liberté que le lecteur trouve la vraisemblance et la sincérité de ce qu’il lit : ce qui n’a pas été superficiellement malmené. En lisant, je trouve une vérité, c’est-à-dire qu’on me dévoile une perception du monde, parmi tant d’autres, qui m’est inconnue.
Sois fidèle à tes principes et à tes émotions, à ton enthousiasme et à ta curiosité. Sois fidèle à tes amis et à ta passion. Pour le reste, ne te sens tenue par aucune loyauté.
(Martin Page. Manuel de survie et d’écriture, p. 40)
Je dois chaque jour me battre (et être taxée d’éternelle rebelle) pour refuser le moule de ce qu’on dit être « littérature ». Je veux choquer. Je veux porter loin, haut, profondément, ce qui dans la vie n’est parfois qu’effleuré. Je ne dois pas accepter de me plier, de me ranger, d’abdiquer. Encore plus, sans doute, en tant que femme qui écrit et qu’on aurait tôt fait de vouloir ramener à l’enfantement de chair.
Chaque jour, je m’interdis les idées arrêtées, je lutte contre elles. M’interdire de croire qu’une chose soit meilleure qu’une autre, ou qu’elle ait plus de valeur. Rester ouverte aux divers champs des possibles et leur accorder du crédit. C’est mon acte de foi. Je ne cherche pas à l’imposer. C’est un combat d’autant plus difficile à mener que je m’y sens de fait souvent seule.
M’interdire la culpabilité d’aborder tel ou tel sujet qui, je le sais, touchera forcément l’intimité de quelqu’un qui l’a vécu ou ressenti. Il est survenu sur ma page parce qu’il fallait qu’il survienne. M’interdire de questionner sa pertinence.
Ne pas céder non plus quand on tente de me convaincre d’une idée aux dépends d’autres idées. Certaines sont pourtant parfois attirantes, à s’y engouffrer, mais non, non. Rester ouvert à la vie, à ses contrastes, à la relativité et aux possibles. M’assurer une possibilité d’écrire. Si je ne devais m’en tenir qu’à ma stricte expérience vécue ou à la vérité prouvée, j’écrirais des livres d’Histoire ou des articles scientifiques.
De même, en écriture, m’interdire d’avoir une seule et unique religion, une seule et unique politique, croyance, un seul arrêté, d’autres croyances que celle qui m’anime chaque jour : l’écriture, dont la matière est la liberté.
Que pensez-vous de ci ?? On ne vous a pas encore entendu à propos de ça ? C’est flatteur peut-être, mais surtout emmerdant quand on exerce un métier qui demande un certain recul. On ne peut pas garder le nez constamment dans l’actualité. Dès qu’on dit actualité, on sait qu’il s’agit de politique. Mais pour un écrivain cet homme qui attend son bus au coin de la rue est de la plus brûlante actualité.
(Danny Laferrière. Journal d’un écrivain en pyjama, p. 252)
Chacun son métier, chacun sa part à apporter : moi, j’écris.
J’essaye d’être intègre, de demeurer fidèle à la relativité du monde, de ne jamais basculer dans l’absolutisme, de juger. Le jugement est capable de tuer la fiction. L’esprit critique assure une distance, le jugement est aveugle. Un écrivain a besoin de se sentir libre et de lutter pour sa liberté, s’il veut être en mesure de se mêler d’écriture.
En tant qu’écrivain, je ressens parfois la contrainte à un système de pensée. Je me fatigue alors à m’insurger, je pourrais laisser dire, mais au prix de brûlures d’estomac. Toujours garder la distance critique, toujours tenter de voir les autres versants de la question : et si nous tournions le problème dans l’autre sens ?
L’écrivain doit être un agitateur des idées reçues. Je ne cherche pas la provoc’ mais : ne pas accepter le monobloc, se rappeler que chaque chose sur terre, y compris nous, est un atome éclaté de diverses particules, et que la richesse naît de la différence.
Depuis mon coming-out en tant qu’écrivain, je lutte encore plus. Contre ceux qui me disent je devrais écrire un livre « facile d’accès » (je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire) si je tiens à être publiée. Contre ceux qui me disent que l’écriture est une auto-thérapie, qu’il ne s’agit jamais réellement de fiction. Contre ceux qui affirment que l’écriture prend racine dans le mal-être et la névrose, et qu’un jour, lorsque je serai « heureuse » (notion toute relative), je n’écrirai plus ; mais, aujourd’hui je me sens bien et voilà que je suis pourtant en train d’écrire. Contre ceux qui croient que l’écriture est un passe-temps. Contre ceux qui me refusent le statut de créatrice et donc de mère. Contre ceux qui refusent que ce qu’ils ne parviennent pas à concevoir est tout aussi vrai. Contre ceux qui refusent qu’une autre façon de percevoir le monde soit possible.
Je lutte quotidiennement. Je résiste. Il faut savoir se préserver. L’intégrité doit s’armer d’une forme de rébellion constante, toujours à l’affût. On parle de féminisme, je pourrais parler d’ « écrivainisme ». Ne pas chercher à être lu à tout prix. Ne jamais cesser d’essayer pour autant. Ne pas céder de l’énergie et du temps à écrire pour faire plaisir ou offrir au lecteur ce que nous croyons qu’il désire, le temps et l’énergie sont si courts. Et puis, qui est-on pour affirmer connaître les désirs du lecteur ? Sont-ils réductibles aux statistiques ? (Je pense au titre du livre de Patrick Lapeyre : La vie est brève et le désir est sans fin. Ne pas s’empêcher non plus de recourir aux mots des autres !) Et puis, savoir aussi que, bien souvent, le lecteur est plutôt attiré par ce qu’il ne connaît pas. Et toujours, bien sûr, se remettre en question.
J’ai appris au fil des années que ceux qui accusent sont bien souvent ceux qui détournent l’accusation d’eux-mêmes. Les lieux communs sont plus faciles à défendre : tout le monde les a déjà croisés au moins une fois et cela suffit parfois à conférer des allures de vérité générale qui ne nécessite plus d’argumenter en sa faveur. Comme s’il pouvait y avoir une Vérité unique, établie pour tous et toujours ! Il n’y a pas de croyance plus funeste.
Ceux qui croient en Dieu n’ont pas la preuve de son existence, ils l’avouent parfois eux-mêmes et ça ne les empêchent pas de croire.
J’ai une croyance démesurée pour le pouvoir créateur. Je ne crois pas pour autant que ce soit la seule façon valable d’être au monde. Je dis simplement que c’est la mienne. Je demande seulement qu’on me laisse à moi la liberté et la légitimité de croire en ça tout comme certains croient en Dieu.
Big Joe Turner, bluesman, dit à propos de l’écriture de ses chansons :
Si j’ai le moindre doute dans mon esprit, si je peux améliorer ça ou si je pense pouvoir corriger un vers dont je ne suis pas content, je ne suis pas prêt à enregistrer. Parce que si ce disque se vend mal, je m’en moque, je veux au moins être content de ce que j’ai fait.
(Peter Guralnick. Feel like going home, p. 382)
Rester intègre, du début à la fin. Respecter le travail et l’Écriture. Respecter le dur labeur de chaque jour, comme un artisan apprend chaque jour un peu plus à travailler son cuir, pour en arriver là : ce livre écrit qui, s’il n’est puissant, avec en tout cas son élan de puissance qui est l’antinomie de l’esclavagisme. Une croyance indestructible.