Je repense à une collègue qui, il y a quelques années, se désolait de ne plus parvenir à lire de fictions - elle qui avait toujours été une grande lectrice - et seulement quelques essais de société ou d’histoire, mais peu de lecture dans tous les cas. C’est un travail de longue haleine pour elle, encore aujourd’hui, pour parvenir à lire de nouveau de la fiction. Elle qui est très branchée SF y parvient donc par ce prisme mais avec quelle lenteur et quelle difficulté.
Je passerai la question que certains pourraient poser : « Pourquoi se forcer à lire dans ce cas-là ? », car elle ne peut être posée que par des non-lecteurs de naissance et d’éducation. Pour quelqu’un qui a toujours lu, la question ne se pose pas : il ne s’agit plus d’un goût depuis longtemps, mais d’un amour relayé par la nécessité, un besoin parce qu’on lit pour autant de raisons qu’on écrit ou qu’on aime. Pour se sentir en vie, s’ouvrir des portes (vers le monde, vers les autres, vers soi-même), s’assurer donc un mouvement de vie. Pour s’extraire de la vie – certains disent « divertir » mais ce terme est trop galvaudé aujourd’hui -, voyager, découvrir, penser d’une autre manière (augmenter donc nos capacités de penser), pour s’en extraire et mieux y revenir. Émotionnellement, pour moi en tout cas, la lecture est un de mes assainisseurs (au même titre que la musique et l’écriture), tels ces assainisseurs d’air qu’on vend en guise d’aromathérapie, sauf que les livres ne se vendent et ne s’achètent, ils s’investissent.
Et le lecteur s’investit lui aussi, payant pour faire vivre aussi ceux qui écrivent, publient, distribuent, diffusent, et pouvoir en lire d’autres encore, qu’il n’y ait jamais de rupture de stock – même Bradbury avait trouvé une solution en cas d’apocalypse pour que les livres survivent. Pour assainir les émotions donc ; c’est-à-dire non pas les maîtriser mais apaiser leur substance impulsive et négative qui a tôt fait de nous rendre fous, prendre du recul, connaître les émotions pour ce qu’elles sont et ne pas les laisser nous maîtriser (ici est la notion de maîtrise). Sans un de mes assainisseurs, j’ai tôt fait de friser l’hystérie, parce qu’en tant qu’être humain, naturellement, j’ai besoin d’avoir les moyens de m’extraire de ma sanguinité. Lire aussi pour découvrir le monde et surtout l’imaginer, le rêver, le détourner, contourner, rebrousser, l’écheveler, le disloquer, l’éventer afin que, comme le vin, son goût soit meilleur.
À toutes les époques de ma vie, j’ai toujours lu de tout, c’est-à-dire de toutes les formes (romans, encyclopédies, nouvelles, fragments, articles, colloques, thèses, essais, …), de tous les volumes (le plus gros que j’ai dû lire à ce jour, en un seul volume, ce sont les 1000 pages du journal de Virginia Woolf) et de tous les domaines (littérature, cinéma, musique, arts, histoire, société, sciences, voyage, témoignages, …). Alors quand ma collègue m’a parlé de son problème de lecture, j’ai entendu ce qu’elle m’a dit sans comprendre : comment ? Plus de fictions aucune ? Presque plus de lecture ?! Pour quelqu’un qui a une telle connaissance livresque (nos belles discussions en témoignent), comment est-ce possible d’en arriver à ce quasi néant et le vide de cette absence, d’autant plus fort qu’on a connu l’abondance?
En ce moment, je peine moi-même à être transportée par le fictionnel, que ce soit en écriture ou en lecture (encore et toujours corrélés et interdépendants). Je suis plutôt attirée par les essais ou les formes non-fictionnelles de la littérature (autobiographies ou fragments de réalités). Lorsque je tente de lire une fiction, c’est avec si peu de goût (quels que soient l’œuvre ou l’auteur, et même mes préférés) que je retourne vite vers une œuvre non-fictionnelle et trouve goût à ma lecture. Rien d’aussi grave que ma collègue : je lis toujours abondamment. Mais tout de même, le phénomène est étrange.
Je suppose que c’est aussi ce qui détermine mon impossibilité d’écrire de la fiction actuellement, ou alors c’est parce que j’écris actuellement de la non-fiction que je ne parviens pas à lire de la fiction. Peut-être (il faut toujours se forcer à regarder sous un angle différent) est-ce aussi mon envie d’écrire de la non-fiction qui m’en fait lire et inversement. Il ne s’agit pas d’une crise de la page blanche, ni même d’une crise en fait, peut-être est-ce tout simplement une période fondée sur un timing (les siestes et les nuits de mon fils durant lesquelles j’écris), un mode de vie actuel différent (être mère, avoir la trentaine, être confinée) de celui déjà connu, une nécessité d’explorer artistiquement autre chose afin de ne pas m’enfermer non plus dans ma bulle et ne pas me reposer sur des acquis. J’ai toujours eu besoin de renouvellement, je n’aime pas l’ennui.
Aussi ai-je finalement laissé tomber mon marathon Murakami pour me laisser emporter par un essai musical sur l’album Wish you were here de Pink Floyd. Du coq à l’âne ? Peut-être d’un point de vue extérieur, mais Murakami est un grand mélomane, et les passerelles en lecture sont tellement innombrables qu’on peut atterrir à peu près partout.
J’ai écrit afin d’avoir quelque chose à lire.
Patti Smith. M Train. p. 200.
L’écriture, en fait, c’est un à-côté de ma passion pour la lecture.
Thomas McGuane dans L’Amérique des écrivains (de Pauline Guéna).