J’ai pu parler dans ce carnet (il y a donc à peine trois semaines) de ma résolution d’approfondir la lecture de certains auteurs et de m’y immerger un à un ; ce qui a été vite relayé par la résolution de ne lire que des essais puisque ce sont eux qui m’attirent plus particulièrement depuis quelques temps ; et je change encore d’objectif depuis quatre ou cinq jours où, après avoir visionné un film sur Charles Aznavour, j’ai eu envie de lire des biographies, genre peu représenté dans ma lecturothèque.
Qu’à cela ne tienne. N’ayant toujours pas accès à ma bibliothèque de livres papier, j’ai farfouillé dans ma bibliothèque numérique (beaucoup moins organisée du reste ! – le numérique brouille mes repères de maniaque du rangement/classement) pour piocher les premières biographies me passant sous les yeux. Et, comme à chaque fois qu’une nouvelle lubie de lecture survient en numérique, je ne peux m’empêcher de surcharger d’ebooks ma tablette de tous les livres en lien qui m’interpellent. Je finis pourtant souvent par ne lire que le ou les premier(s) sélectionnés et suis encore emportée vers une nouvelle lubie de lecture.
Pour le moment, j’ai donc sélectionné Vivre vite de Philippe Besson et Vie de David Hockney de Catherine Cusset (en fait, pour une fois, j’ai été raisonnable, rien à voir avec la déferlante coutumière puisque je me suis arrêtée en me disant « allons-y progressivement », effet direct de la modération que m’apporte ce carnet peut-être…). J’ai donc commencé par Vivre vite, une biographie de James Dean, mais une biographie pas vraiment classique (alors que c’est un peu ce que je recherchais) puisqu’elle est composée d’une série de témoignages fictifs, à la première personne du singulier, de toutes les personnes qui ont connues James Dean, y compris James Dean lui-même. L’artifice stylistique ne me convint pas pleinement, peut-être parce que je ne ressens effectivement là qu’un artifice pour produire du pathos et servir le voyeurisme du lecteur (surtout quand il s’agit d’un tel personnage) ; je laisse à ma critique le bénéfice du doute.
Bref : les biographies. Pourquoi pas ? C’est drôle tout de même d’observer ce système typiquement obsessionnel qui capte un élément - souvent un coup de cœur particulier qui donne envie de ratisser plus large, ou même carrément en marge (mais toujours dans le cahier tout de même, dont les marges font partie) - qui devient vite objet de curiosité et prétexte à une obsession qui, dans certains domaines, a du bon de s’épancher.
À quelles circonvolutions nous amène la lecture ! Et bien souvent sans rapport direct avec ce que nous lisons. C’est aussi en ce sens qu’elle ouvre toujours des portes en nous.
Et puis, d’ailleurs tiens, ce n’est peut-être pas si anodin que j’ai choisi instinctivement de lire ce livre : « vivre vite », sur un personnage justement qui ne cesse jamais de s’activer en tous sens, pour lequel tout doit aller vite (les voitures, certes, mais aussi apparemment la vie quotidienne, le sexe, les désirs, les aspirations, l’accession au résultat et à la réussite, …), tandis que l’une des considérations essentielles de ce carnet est justement le temps.
Tu n’as pas lu de livre depuis trois semaines. Et alors ? Il y a des périodes où on ne lit pas. Le jeûne ne fait pas de mal, il permet même de retrouver un bon appétit. Le désir n’en revient que plus fort. Et puis, si ces temps-ci tu ne lis pas de livres, je fais le pari que tu n’es pas inactive et que tes yeux sont grands ouverts.
Mais n’est-ce pas, lire ? Ça marche comme ça pour moi : la plupart des choses que je lis ne sont pas des livres.
Tout a commencé par des romans, ils m’ont formé, ils m’ont appris à poser un regard passionné et scrutateur sur les choses, à transformer images et sensations en mots. Mais peu à peu la lecture est devenue une faculté propre, un don qui s’appliquait à tous les objets. Les livres nous enseignent ceci : le monde entier se lit. Il n’y a pas d’évidence. Voir, entendre, goûter sont des entrées en matière. Ensuite, il faut lire. Les choses ne sont pas données. Nous les saisissons et nous les décodons. La lecture est une expérience générale et permanente. Il ne devrait pas y avoir de différence entre nos yeux qui suivent une ligne de texte et ces mêmes yeux qui regardent la personne qui se trouve en face de nous.
Bien sûr, on peut ne pas avoir conscience de cette lecture. On peut aussi la refuser et décider de la réserver aux livres. On peut faire comme s’il suffisait de voir, d’entendre, de recevoir le monde sur notre rétine. Mais ça signifie devenir un simple support où s’impriment les caractères du monde. Nous sommes lus, c’est pourquoi il nous faut lire sans cesse.
Martin Page. Manuel de survie et d’écriture. p. 114-115.
J’éprouve moi aussi le besoin de relire les livres que j’ai déjà lus, remarque un troisième lecteur, mais à chaque relecture il me semble lire pour la première fois un livre nouveau. Est-ce moi qui continue à changer et qui vois des choses nouvelles dont je ne m’étais d’abord pas aperçu ? Ou bien la lecture est-elle une construction qui prend forme en rassemblant un grand nombre de variables, et ne peut se répéter deux fois selon le même dessin ? Chaque fois que je cherche à revivre l’émotion d’une lecture précédente, j’éprouve des impressions nouvelles et inattendues, et je ne retrouve pas celles d’avant. Il me semble à certains moments que, d’une lecture à l’autre, il y a un progrès : en ce sens, par exemple, que je pénètre mieux l’esprit du texte, ou que je gagne en distance critique. À d’autres moments, il me semble en revanche devoir conserver le souvenir des lectures d’un même livre l’une à côté de l’autre, enthousiastes, froides ou hostiles, dispersées dans le temps sans perspective d’ensemble, sans fil conducteur pour les relier. La conclusion à laquelle je suis arrivée, c’est que la lecture constitue une opération sans objet : ou qui n’a pas d’autre véritable objet qu’elle-même. Le livre en est un support accessoire, ou même un prétexte.
Italo Calvino. Si par une nuit d’hiver un voyageur. p. 283-284.