- Tes récits sentent le vécu. Ce que ressentent les personnages, les situations, tout ça semble vraisemblable à tel point qu’on s’interroge : est-ce tiré de ta vie ? Tes livres sont-ils autobiographiques ?
- On ne va pas faire ça.
- Comment ça ?!
- Non, on ne va pas commencer à parler de moi, de ce que j’ai pu vivre, à essayer de faire une pseudo analyse de mes romans à travers ma vie ou de faire semblant de connaître ma vie par l’intermédiaire de mes romans.
Tout d’abord parce que je n’ai pas envie de nourrir la curiosité des gens et que ce n’est pas parce que je publie des romans qu’ils ont le droit de pénétrer mon intimité. Et ensuite (raison qui découle de la précédente) parce que je ne vois pas l’intérêt pour le lecteur.
Depuis disons une cinquantaine d’années, s’est développé une veine de l’étude littéraire universitaire qu’on appelle la « réceptivité », c’est-à-dire l’étude des conséquences de la littérature sur le lecteur mais aussi l’étude des livres à la lumière de la vie des auteurs. J’ai été amenée à suivre cette unité d’enseignement (c’était dans le cursus de base) et j’ai été choquée par ces analyses pseudo-psychologiques qui voyaient transparaître la vie de l’auteur dans chaque page écrite. Les raccourcis étaient forcément faciles. Je trouve que ce genre d’étude relève plutôt du voyeurisme et de la fuite que d’étude littéraire. Car l’étude littéraire s’attache au texte et uniquement au texte, peut-être en le mettant en parallèle avec l’Histoire ou d’autres œuvres, avec le monde tout simplement.
Et chez le lecteur, on retrouve la même attitude parfois : il cherche à étudier l’auteur plutôt que le texte, peut-être pour se fuir en tant que lecteur seul face au texte, par peur, mais aussi comme s’il fallait absolument qu’il y ait quelqu’un entre lui et le texte, quelqu’un de chair. On considère encore trop peu la chair dense et infinie du texte. Quand un lecteur lit, il se positionne seul face au texte seul. C’est le texte qui a quelque chose à dire. Et même si l’auteur a cherché à présenter des idées dans le texte, à l’attention du lecteur, ça ne compte plus une fois que le texte est là, qu’il est devenu un et unique pour se retrouver dans les mains d’un lecteur.
- Et tu parlais de la peur du lecteur…
- Oui. Je crois que c’est une attitude assez lâche que de vouloir absolument voir l’auteur à travers le texte, de croire qu’un texte ne parle que de l’auteur et de personne d’autre. Cette attitude est une fuite. Car la seule vérité d’un texte, c’est la sienne, en tant que lecteur, face au texte, c’est-à-dire ce que le texte provoque en moi, lecteur, ce qu’il me fait ressentir, ce qu’il m’éveille comme questionnement.
Quel est mon intérêt en tant que lecteur de savoir si tel ou tel élément a été vécu par celui qui l’a écrit ? La vérité est quelque chose de hautement subjectif, elle s’éprouve en soi. Il faut savoir être honnête : si je cherche à décortiquer l’origine d’un texte, je lui refuse son pouvoir, je cherche à le démembrer parce qu’en fait il me fait peur ; je cherche à fuir les conséquences et les échos que ce texte à en moi, et moi seul. Il y a une grande part de responsabilité personnelle dans la lecture.
Quand on cherche à tout prix l’auteur à travers le texte, ça revient selon moi à regarder tout ce qu’il y a autour du texte sans regarder le texte lui-même.
C’est dommage d’aborder la littérature avec cette attitude, ça l’empêche de révéler vraiment sa puissance, sa capacité à éveiller quelque chose dans la tête du lecteur qui tient de l’exploration de soi et du monde.
En s’attachant à l’auteur, c’est comme si on ne regardait que par une infime lorgnette en oblitérant tout le reste. On a trop tendance à dévier de la valeur essentielle : l’important n’est pas de découvrir la personne derrière le livre mais de s’attacher à un univers scriptural, c’est-à-dire au personnage-écrivain, c’est-à-dire au texte.
Pour moi, la personne qui vit au rythme des jours, l’être humain, et l’écrivain, ne sont pas les mêmes personnes. Quand je lis, il m’importe peu de découvrir un être vivant à l’origine du texte. Et d’ailleurs, qui serais-je pour affirmer connaître quelqu’un seulement par l’intermédiaire de ses livres ? Ce serait comme dire à un peintre qu’il ne fait que se représenter lui-même, comme dire que l’imagination et l’empathie n’existent pas.
Alors, tu peux me poser toutes les questions que tu veux à propos d’écriture, de technique, de personnages, etc. mais ce que je suis dans la vie ne regarde que moi et ça regarde même à peine celui qui écrit en moi.
- En somme, tu te considères comme quelqu’un de dédoublé ? Il y a d’un côté la personne qui vit et de l’autre celle qui écrit ?
- J’aime utiliser le terme de « moi-écrivain », parce que c’est tout à fait ça. C’est un fragment de moi, une de mes nombreuses facettes, au même titre que le moi-femme, le moi-social, le moi-compagne, etc.
Ça n’est pas un dédoublement net. Il y a des résonances et des passerelles entre toutes ces facettes, mais elles me sont personnelles. Et ça n’empêche que quand je suis à ma table en train d’écrire, c’est le moi-écrivain qui prend le dessus. C’est lui qui a construit tout son univers scriptural.
Quand on dit d’un auteur qu’on l’aime, ce n’est pas la personne elle-même qu’on aime mais son moi-écrivain. Si on le rencontrait, on pourrait très bien ne pas avoir d’atomes crochus avec l’être humain.
Il ne faut pas tout confondre : on a en face de nous un livre. Il renferme beaucoup d’idées, beaucoup de vérités (vraies ou fausses selon celui qui lit), essentielles. Certains livres deviennent même des compagnons tant ils ont pris d’ampleur en nous. Mais ça reste toujours un texte, quand bien même il semble si vivant en nous.
Vous n’avez pas en face de vous une personne ou un auteur mais bien un livre, alors voyez le livre.
- Revenons, s’il-te-plaît, à cette notion de « moi-écrivain », j’avoue avoir du mal à saisir…
- En fait, il faudrait le visualiser comme une forme vaguement humanoïde, translucide, à l’intérieur de laquelle tout un tas d’atomes très diversifiés se baladent. Elle prend la forme physique de la personne dont le moi-écrivain est issu pour, progressivement, se transformer. Les atomes qui s’agitent à l’intérieur peuvent être une idée, une influence, ou une perception, particulières, du monde.
Le moi-écrivain est constitué de quelques éléments de la personne écrivant mais aussi de ce qu’elle voit, lit, entend, pense, et de ces fragments de ceux qu’elle croise. Il se constitue au fur et à mesure de cette imprégnation du monde. Et en lui, les atomes se baladent et se cognent entre eux pour faire naître un roman.
Je ne sais pas si c’est vraiment plus clair ce que je dis là.
C’est toujours complexe d’expliquer cette théorie parce que je sais pourtant ce qu’elle renferme et je l’expérimente au quotidien, je sais comment elle fonctionne, mais, comme tout ressenti, c’est difficile de mettre les mots qui permettront aux autres de le comprendre. Je ne peux en fait que le mettre en pratique dans mes livres et espérer que les lecteurs y soient réceptifs. Il faudrait être objectif pour exprimer quelque chose de totalement subjectif. Et puis, ça ne fonctionne pas pareil pour tous les écrivains.