Quand je lis un livre que j’aime, c’est complètement porteur, cela me donne tout de suite envie d’écrire, alors qu’au contraire, quand on lit des livres qu’on n’aime pas, qu’on trouve médiocres, c’est comme si l’imagination se tarissait, donc écrire est totalement lié à la lecture.
Catherine Cusset. Ecrire, écrire.
Les auteurs dont je lis certaines pierres de l’Œuvre régulièrement ont pour moi une personnalité et une voix. Au fur et à mesure de nos retrouvailles régulières, s’est créé une intimité, tout comme avec les amis et les membres de la famille au fur et à mesure de nos rencontres et instants vécus ensemble. Lorsque je lis de manière générale, c’est comme si j’entendais à voix haute le texte dans ma tête tout en lisant en silence. Et donc, chaque texte a pour moi une voix qui lit le texte. D’un auteur que je ne connais pas ou pas du tout, la voix est similaire à la mienne (du moins, de ce que je perçois à l’intérieur de mon corps de ma propre voix, tout à fait différente de celle que je découvre parfois dans une captation technologique en disant : « C’est ma voix, ça ?! »). Mais d’un auteur que j’ai déjà souvent côtoyé, je reconnais la voix particulière, celle que je me suis inconsciemment figurée au fil de nos retrouvailles, et qui s’est façonnée de ce que j’ai perçu de la personne (c’est-à-dire du personnage-écrivain), de ses goûts récurrents d’un livre à l’autre, de sa façon de percevoir le monde et de le retranscrire, de ce qu’elle laisse apercevoir d’elle dans des détours intimes, et surtout de ce qui, chez elle, a fait écho en moi.
Ainsi, Siri Hustvedt (dont je lis en ce moment Plaidoyer pour Eros) a-t-elle une voix assurée, symbolisme d’une personne indépendante et sûre d’elle, mais calme et mesurée, douce aussi. Haruki Murakami a lui aussi une voix douce, presque chuchotante, jamais elle ne s’emporte dans l’aigu ou le grave. Virginia Woolf a une voix un peu snob qui dissimule la profondeur démesurée de ses accents graves. Je n’ai bien sûr pas pu inventer la voix de Patti Smith puisque je connais celle qui chante. Mais celle qui écrit n’a pas la rage et l’énergie dévastatrice de la première : elle s’exprime de manière lente et sereine, avec des modulations d’intensité, beaucoup d’émotions marquées dans la voix.
C’est drôle. Non contente de squatter régulièrement un fauteuil douillet et accueillant dans leurs salons pour les écouter me parler, je leur prête également la voix dont ils usent pour me parler. Et je ne tiens pas à aller écouter des interviews ou des enregistrements de mes auteurs phares, aussi par peur que leur voix ne corresponde pas à celle que je leur ai donné et que je ne les reconnaisse pas.
Si j’ai donné une voix interne (dans mon intériorité à moi) à mes auteurs (c’est-à-dire le personnage-écrivain, pas la personne qui vit au quotidien qui est encore une autre), j’ai attribué également des visages à ceux dont je ne connais pas le « vrai » visage. Il y en a malheureusement peu. Car, au fil des lectures, même si je cherche à me prémunir de leurs images photographiques, je tombe inévitablement sur la photo du corps qu’habite ce personnage-écrivain ; photographie qui, même si j’essaye de la passer vite pour éviter de l’incruster dans ma mémoire, s’incruste tout de même comme une image subliminale. J’en accuse ces photos en couverture ou en quatrième de couverture, quand elles ne sont pas carrément intégrées au texte dont elles font partie (comme c’est le cas pour l’Œuvre de Patti Smith mais là c’est son choix de les intégrer). Bien qu’elles satisfassent mon désir humain de voyeurisme, ces images briment mon imagination et la possibilité de maîtriser complétement ma représentation intime et personnelle de ce personnage-écrivain dont j’ai tout imaginé à partir des bribes que sont chacun de ses livres et dont les silences et les lacunes sont autant de tremplins pour imagination.
Je connais donc malheureusement le « vrai » (celui du corps qui a été figé dans un instante, qui s’est prêté à cette fixation et donc aussi de celui qui l’a fixé, sans que cela ne dise vraiment rien de « celui qui écrit ») visage de Virginia Woolf, de Patti Smith, d’Haruki Murakami, de Martin Page, de Nancy Huston, etc. Par chance, je n’ai jamais croisé de photographie de Siri Hustvedt et, je ne sais par quelle circonvolution synaptique, je lui ai instinctivement prêté le visage d’Anaïs Nin, peut-être parce qu’elles sont toutes deux très empreintes de psychanalyse, mariant cela à la littérature et à la pratique de l’écriture. Alors, je n’ai pas imaginé le physique d’Hustvedt, j’ai simplement attaché une typologie à certains visages connus ou croisés. Et s’applique alors à la personne rencontrée le visage-typologie que j’ai inconsciemment classifié. Pour moi alors, la psychanalyse a le visage d’Anaïs Nin. Je n’irai certainement pas chercher une photographie de Siri Hustvedt, je sais qu’elle ne correspond pas à « ma Siri ».
Un lecteur, au contraire, doit dès le début mettre un frein à son désir d'apprendre ; s'il retire de sa lecture des connaissances, grand bien lui fasse, mais lire avec un système en quête de cela, afin de devenir un spécialiste ou une autorité, risque fort d'anéantir cette passion toute lettrée pour la lecture pure et désintéressée.
Virginia Woolf. L’Ecrivain et la vie. p. 21.