C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. C’est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ça ne parle pas beaucoup parce que c’est impossible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on est en train d’écrire. C’est impossible. […] Parce qu’un livre c’est l’inconnu, c’est la nuit, c’est clos, c’est ça. C’est le livre qui avance, qui grandit, qui avance dans les directions qu’on croyait avoir explorées, qu’on avance vers sa propre destinée et celle de son auteur, alors anéanti par sa publication, sa séparation avec lui, le livre rêvé, comme l’enfant dernier-né, toujours le plus aimé.
(Marguerite Duras. Écrire, p. 34)
Cette citation me revient fréquemment en mémoire pour lui trouver chaque fois une nouvelle signification. Il y a quelques années, je disais encore que je n’étais pas d’accord : le partage de l’écriture me semblait toujours possible. Je trouvais des gens de mon entourage pour en parler, des personnes qui n’écrivent pas forcément.
Aujourd’hui, il me semble mieux comprendre les mots de Duras. Est-ce moi qui me suis renfermée ou les gens qui se sont lassés de parler de quelque chose qui n’est pas encore palpable là sous leurs doigts ? Le partage est en tout cas devenu difficile. Peut-être est-ce un besoin aussi : me retrouver seule en tête à tête avec le livre comme avant. Peut-être est-ce une étape de mon écriture, ce huis-clos intime, cette gestation.
Je crois aussi qu’un cap a été franchi, sans doute irrémédiable. Il est de plus en plus difficile de parler de mon écriture parce que ce que j’écris me dépasse de plus en plus. Parce qu’elle se projette aussi de plus en plus loin. Je vois se dessiner l’empire immense de ce qui est écrit se mettre en résonance avec tout ce qui est encore à écrire et qui est déjà là, quelque part. Comment faire prendre conscience de tout cet horizon qui s’étend, vaste, à perte de vue, pas encore formé ? Certains pans ne sont encore qu’esquissés.
Se cachent aussi peut-être derrière ce soudain recul dans la solitude scripturale, des déceptions. Des manuscrits donnés à des personnes qui n’en ont jamais fait retour, ce doute encore possible : peut-être n’ont-ils jamais reçu le mail, le fichier était trop lourd, peut-être n’ont-ils jamais lu le manuscrit par manque de temps ou par oubli. Il faudrait leur demander. Mais il demeure aussi cette autre hypothèse : ils n’ont tout simplement pas pris le temps de le lire par manque d’intérêt ou le livre ne leur a pas plu dès les premières pages et ils n’ont pas voulu me faire de retour négatif. Il y a ce silence latent à jamais suspendu.
Je crois qu’il y a aussi une forme de résignation de ma part : l’écriture n’aura jamais autant d’importance pour eux que pour moi. Après tout, ils ne peuvent que la deviner. Deviner les heures de travail à gratter des feuilles, à taper sur le clavier. Concevoir cette tête toujours pleine de phrases ou de clés apparues soudainement. Imaginer l’investissement, le sacrifice, le temps, l’énergie, tendus vers ce seul et unique but, peut-être dérisoire à leurs yeux.
Je constate cela sans rancœur. Je comprends leur indifférence face à mon enthousiasme, un enthousiasme dont je peux partager l’emportement mais pas la raison. J’ai bien essayé. Mais ils ne verront jamais avec les yeux de celui qui a écrit. Et tant mieux peut-être. Après tout, ne faut-il pas s’y faire ? C’est ainsi. Je suppose qu’on en passe tous par-là :
Assembler un livre est intéressant et enthousiasmant. C’est suffisamment difficile et compliqué pour requérir toute l’intelligence. C’est la vie à son plus haut degré de liberté. […] La contrepartie de cette liberté, c’est bien sûr que ton travail est tellement dépourvu de sens, tellement destiné à toi et à toi seul, et tellement futile aux yeux du monde, que personne d’autre que toi ne se demandera si tu le fais bien ou même si tu le fais tout court.
(Annie Dillard. En vivant, en écrivant, p. 21)
Il n’y a pas lieu d’être amer. Et cela ne signifie pas non plus le sacrifice de la sociabilité et du partage. Le partage est toujours possible, il ne faut simplement pas trop en attendre.
Le problème vient uniquement de moi, de ce que je me heurte à cette autre considération : je suis écrivain, je suis écriture, je vis quotidiennement, consciemment, pratiquement entièrement, par et à travers l’écriture. Elle est moi, je suis elle. Alors, que communiquer à l’autre si ce n’est ça ? Que lui dire de moi si ce n’est l’écriture qu’il ne parvient tout juste qu’à entrevoir ? C’est-à-dire que moi-même, il ne fait que m’entrevoir, je (re)deviens fantôme.
Back to Top