C’est difficile de catégoriser un lecteur – c’est même juste impensable pour moi de tout simplement catégoriser, car c’est trop réduire. Idem pour la catégorisation des lecteurs. On pourrait s’attendre à ce que je dise que je suis un lecteur boulimique - avec cette idée de quota à l’année qu’on retrouve dans certaines stats pour le rapport sur le livre et la lecture annuelle -, tout comme on peut taxer d’autres de petits lecteurs, ou de « pas lecteur du tout ». Pour moi, c’est biaisé car il y a toujours des variables : période de vie, livres choisis ou sur lesquels on tombe, rythme de vie (un plus long trajet routinier en transport en commun chaque jour), mais surtout, surtout la motivation - et en fait les barrières mentales personnelles : comme dit Pennac, parce qu’on se persuade qu’on n’a pas le temps de lire. Personnellement, le moindre quart d’heure de battement, d’attente, ou de transition, est occupé chez moi par la lecture, ou l’écoute de la musique dans mes écouteurs, selon l’humeur.
Pour citer un exemple, ma grand-mère n’a jamais beaucoup lu, du moins pas que je me souvienne et à ce que j’en sache. Mais je sais qu’il y a deux ou trois années de sa vie où elle a beaucoup lu parce qu’elle avait des insomnies et qu’elle s’était dit que la lecture l’aiderait à s’endormir. En fait, ça a été l’inverse : la lecture l’a tellement enthousiasmée qu’elle parvenait encore moins à dormir. Alors, un jour, elle m’a demandé de lui prêter un livre qui pourrait lui plaire. Ça a commencé comme ça. Dans ma famille, j’ai toujours été un peu la référente en matière de livres (et ça continue aujourd’hui) parce que j’ai toujours un livre en cours, qu’ils me voient souvent en train de lire, que j’ai une bibliothèque bien fournie et que je suis bibliothécaire – catégorisation là encore…
J’adorais ce genre de petits défis que me lançaient parfois des membres de ma famille : leur trouver « le » livre, « le » film ou « l’ » album qui leur plairait. Ça mettait en branle tout un mécanisme : qui est-il en ce moment ? Qu’aime-t-il en ce moment ? – noter l’importance du « en ce moment ». Qu’a-t-il déjà lu, vu, écouté ? Quelle est son humeur, son rythme de vie, en ce moment ? etc. Véritable analyse psychologique donc afin de pouvoir proposer le livre qui pourrait lui plaire. Mais il y a aussi une variable impossible : la subjectivité. Un livre qui m’a touchée ne touche pas de la même façon (voire pas du tout) quelqu’un d’autre. Et puis, qu’en est-il de la liberté de piocher par soi-même et de la curiosité qui nous attire vers tel ou tel livre plutôt qu’un autre ?
Bref, conseiller un livre s’avère un défi colossal, voire insurmontable. Pourtant, je continue de conseiller, parce que je ne peux pas m’en empêcher, et parce que, suite à mon analyse socio-psychologique, je crois pouvoir détenir LE livre qu’il faut à cette personne-là. Je conseille simplement, comme ça. Je ne force jamais, je n’impose pas, je n’incite pas, je dis simplement que ça pourrait plaire parce que ci, parce que ça. Souvent, la personne ne va même pas voir le livre, oublie, ou n’a de toute façon pas envie d’y aller. Parfois – et ces fois-là sont de vraies euphories -, ça tombe dans le mille : la rencontre se fait. J’ai à peine placé la première planche du pont, le reste se fait dans l’intimité du lecteur et du livre. Ainsi, j’ai proposé Tendre est la nuit à ma grand-mère, et elle l’a dévoré en deux nuits. Elle m’en a réclamé d’autres mais aucun n’a surpassé cette première rencontre.
Quelle lectrice suis-je ? D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours beaucoup lu, quelle que soit la période de ma vie. Pour chaque période, le livre a, à chaque fois, trouvé son rayon d’agissement chez moi : enfant, pour m’évader, rêver, voyager, me former, adolescente pour m’inspirer, me chercher, décortiquer la psychologie humaine ; jeune adulte, pour m’apporter la connaissance d’autres expériences de vie, relativiser aussi le poids des responsabilités qu’on se met sur les épaules dès l’adolescence ; adulte, au quotidien, certains livres pour m’inspirer, m’influencer, me faire réfléchir, d’autres pour me laisser entraîner dans un univers, marcher, découvrir. J’ai toujours au minimum deux livres en cours : en général, un essai (lu sur ma tablette dans les transports ou les déplacements), une fiction ou un récit en papier (lu à la maison). Mais parfois l’un des deux m’emporte tellement que je ne lis plus que celui-là jusqu’à me retrouvée perdue une fois terminé : sevrage soudain en dopamine.