Il y a encore quelques années, j’étais enthousiaste et euphorique, je pensais pouvoir parler librement d’écriture à mes proches. Il m’était impensable que la littérature puisse blesser puisque, pour ma part, elle m’a toujours aidée. Certes elle me remue aussi, éveille des questionnements parfois douloureux, mais jamais par malveillance ; je n’ai jamais tenu rigueur aux livres ni aux auteurs.
Quand Pauline Guéna entreprend son tour des États-Unis pour rencontrer des auteurs et les interroger sur le processus d’écriture, et donc aussi sur le rapport aux lecteurs, nombre d’entre eux répondent qu’ils ne pensent tout simplement pas à eux : ils écrivent et ce n’est qu’ensuite, une fois le livre pratiquement terminé, qu’ils commencent à penser aux lecteurs, à leurs réactions potentielles, au fait que, fatalement, tel ou tel thème puisse toucher, perturber, blesser quelqu’un. Mais c’est déjà trop tard pour changer quoi que ce soit et en fait on ne change pas le livre pour plaire à un lectorat. Écrire induit la potentialité de toucher des gens. Certains seront même chamboulés par votre livre. Mais c’est un bon signe. La littérature n’est pas affaire de divertissement et encore moins de concession. En bien ou en mal, qu’importe, c’est quelque chose de violent et de puissant. Un livre fade ne soulèvera que de fades émotions et des sentiments vides, la sensation surtout d’avoir perdu son temps à quelque chose d’oubliable. Si vous écrivez quelque chose qui marche, vous ferez toujours face à des réactions puissantes ; c’est bon signe.
C’était bien naïf de ma part de penser que la littérature n’éveille que des réactions positives chez le lecteur.
Ce qui est facile en fait avec un lecteur inconnu devient complexe avec un proche. Soit il vous cherche dans le livre, soit il s’y cherche lui. En tout cas, il vous juge plus durement que quiconque. Il peut brandir le livre en clamant qu’il ne vous pensait pas si malveillant. Il confond tout parce qu’il ne parvient pas à détacher votre visage de celui du livre. Et peut-être est-ce impossible d’être lu par ses proches sans éveiller ces réactions.
John Edgar Widerman dit avoir donné pour l’écriture
[…] mon temps, mon énergie. Une place dans ma vie. J’ai investi. J’ai investi dans l’écriture une forme de pensée pleine d’espérance. Un peu comme dans un enfant. On ne donne pas à un enfant parce qu’on attend quelque chose en retour, on donne sans retour. Un don. Et pourtant on serait très déçu que l’enfant ne reçoive pas notre don. On n’attend pas qu’il vienne dire merci, ni qu’il devienne président des États-Unis ou de la Banque Mondiale, mais on attend quelque chose. Je ne crois pas à l’absence d’égoïsme.
(L’Amérique des écrivains, p. 159)
Je ne vais pas mentir : j’écris autant pour mes proches que pour des lecteurs inconnus. Ça a été une grande déception lorsque j’ai peu à peu compris, face à quelques réactions violentes ou plus sourdes, que mon travail ne leur parviendrait peut-être jamais vraiment. Il y aura peut-être toujours une forme de barrière qui les empêchera d’accéder réellement au livre tandis qu’ils sont encore à m’y chercher. D’autres encore seront indifférents, font pour le coup une telle distinction entre l’écriture et moi qu’ils ne la considèrent tout simplement pas. L’écriture demeure pour eux quelque chose de trop obscur, tout comme certains domaines me sont obscurs en contrepartie. Certains, enfin, y trouveront leur compte, des résonances personnelles, seuls face au texte seul. C’est peut-être à ceux-là que je pense quand vient le moment d’invoquer la réaction d’un lecteur.
Pour comprendre ce pan social de l’écriture, il a fallu des blessures. À croire qu’assumer son rôle d’écrivain équivaut toujours un peu à tendre sciemment les doigts pour recevoir les coups de règles.
Pendant l’écriture de mon premier roman, j’en parlais beaucoup avec une amie proche. Je lui racontais un jour ce que je venais de découvrir à propos du dénouement. Pour moi, c’était limpide : je parlais de mon personnage et de son histoire. Et puis, c’était juste une idée que je venais de découvrir, pas encore écrite, encore loin de pouvoir être lue. L’amie m’accusa de plagiat psychologique. J’en tombais des nues : je n’avais même pas pensé aux résonances qu’il existait entre ces deux histoires. Je culpabilisais alors de lui avoir parlé de mon roman ainsi sans avoir pris en considération sa sensibilité potentielle. J’avais inconsciemment manqué de tact, tout en proie à mon euphorie de voir le roman naître sous mes doigts. À l’adolescence pourtant, j’avais déjà effectué de nombreuses recherches sur l’idée clé du personnage et c’est tout naturellement qu’elle s’était retrouvée là. Je n’écrivais pas le vécu de mon amie et elle n’était pas la seule à l’avoir vécu. Mais parce que moi je ne l’avais pas vécu personnellement, je n’avais pas la légitimité d’en parler dans un roman ; elle considérait qu’il s’agissait d’une lacune flagrante de sincérité et d’un manque de respect.
Darrieussecq, dans son essai sur « les modes de surveillance de la fiction », trouve le mot juste : « indicible ». Certaines personnes considèrent que les traumatismes dont ils ont souffert sont « indicibles » par et pour les autres. C’est bien dommage (ou peut-être un espoir naïf) de penser être le seul à avoir subi des traumatismes : c’est s’envelopper d’isolement et de silence, c’est prêter une prégnance dominatrice au traumatisme en le protégeant des autres comme un bien précieux. Tout le monde ne fonctionne pas pareil. Je ne tiens pas à laisser le champ libre à la répercussion éternelle de mes traumatismes tout au long de ma vie. Je ne juge pas ceux qui ne l’ont pas fait, je ne dis pas que c’est simple. Mais
L’indicible n’est pas le problème de l’écrivain. L’écrivain trouve des mots : c’est son travail. Faites-lui honte de son travail, frapper de tabou ses outils de travail : vous produirez l’indicible.
(Marie Darrieussecq. Rapport de police, p. 174)
Je crois que l’écrivain doit développer une puissante résistance aux tabous et aux silences.
Nous avons tous au cours de notre vie, un jour ou l’autre, affaire au silence dévastateur, au mal tellement plus violent que la moindre parole.
On sous-estime la valeur essentielle de la personnalité du moi-écrivain : son empathie, sa sensibilité écorchée vive.
Le romancier – c’est à la fois ce qui le distingue et le met en danger – est terriblement exposé à la vie. Les autres artistes, du moins en partie, se tiennent en retrait […]. Lorsqu’ils émergent, c’est pour oublier et se distraire. Mais le romancier n’oublie jamais et il est rarement distrait. […] Il ne peut pas plus cesser de recevoir des impressions qu’un poisson au milieu de l’océan ne peut empêcher l’eau de s’engouffrer par ses ouïes.
(Virginia Woolf. L’Écrivain et la vie, p. 111-113)
L’écrivain est un être hypersensible (hypersensibilité qui se pare souvent des allures d’une force puissante, vive et indestructible) car sans empathie, pas d’écriture. Impossible d’écrire quelque chose de sincère sans cette capacité à se mettre à la place d’un autre pour voir par ses yeux. Ce n’est pas lui voler ce regard, pas non plus lui prendre sa place ; c’est chercher à le comprendre et comprendre à travers le personnage un pan de l’âme humaine.
Je crois que trop d’auteurs s’excusent (et on attend d’eux qu’ils s’excusent toujours d’avoir écrit) quand peu de lecteurs le font : combien d’accusations (dévastatrices pour l’auteur) contre l’auteur pour combien contre le lecteur ? Et combien de lecteurs finissent par avouer l’injustice de leur jugement emporté ?
Nous reconnaissons sans mal la puissance de la littérature, il est plus difficile d’avouer qu’elle est tellement puissante (tellement vraie) pour n’avoir jamais à accepter de barrières.
Un ou deux ans plus tard, j’ai retrouvé les carnets d’adolescence dans lesquels j’avais listé des idées de récits, des recherches et des références bibliographiques sur le thème qui avait posé problème avec mon amie. Voilà pourquoi le droit d’auteur ne protège pas les idées : elles peuvent être pensées, conceptualisées ou vécues par tant de personnes. Cela ne retranche rien à l’histoire personnelle vécue par chacun.
Si l’écrivain devait craindre l’évocation d’un sujet parce qu’il est susceptible de toucher quelqu’un, il n’écrirait plus. Je le sais aujourd’hui : j’ai perdu une amie.