À mon entrée en classe de troisième, il fallut choisir une spécialisation : je choisissais bien sûr la littérature. Afin de tester mon choix, ma mère me fit asseoir dans la cuisine, pièce où se trouvait la chaîne hifi sur laquelle elle aimait écouter ses chansons préférées.
Ce jour-là, elle opta pour un album de Francis Cabrel dont elle me mit le livret de paroles sous les yeux en me disant que si je choisissais un baccalauréat littéraire, je devrais être capable d’analyser n’importe quel texte, que c’était ce que j’allais faire pendant des années en choisissant cette voie. Elle poursuivit en me disant que les paroles de chansons, au même titre que tout texte littéraire, sont porteuses de sens, que c’est aussi un travail d’écriture.
Je poussai un soupir : j’en étais déjà depuis longtemps à mes albums de rock et Cabrel relevait pour moi de la variétoche française. Elle réprima mon soupir et me dit que les études de lettres conduisent à analyser tous les types de textes, qu’ils nous plaisent ou non, et qu’il ne fallait pas faire de discrimination. C’était, je m’en souviens, l’album à la pochette marron intitulé Sarbacane, la chanson « Petite sirène ».
Sur ce, elle lança la piste, je suivais en même temps les paroles sur le livret. À la fin de la chanson, elle me demanda : « Alors, de quoi ça parle ? » - « Euh, je sais pas… D’une sirène… ? ». Elle me dit de reprendre le texte, phrase par phrase, mot à mot : « Cette chanson s’adresse à une petite fille qui vient de naître », m’expliqua-t-elle.
La lumière s’est soudainement faite sur tout le texte. J’étais estomaquée par la puissance de cette révélation, par le fait qu’un texte puisse tout à coup s’ouvrir pour révéler une profondeur tellement plus dense que ce qu’une simple lecture pouvait laisser entrevoir. Comme une vierge s’ouvrant pour la première fois, de cette pureté-là.
Ce soir, je réécoute la chanson. Je n’aime toujours pas plus Francis Cabrel, mais je dois admettre la pertinence et le travail d’écriture ; certains de ses textes parfois me touchent. En fait, j’aime cet album : un goût nostalgique, enveloppé de souvenirs. Nous l’avons beaucoup écouté au long des années.
Je réécoute cette chanson, près de vingt ans après cette scène, et je mesure seulement aujourd’hui son importance. Ce jour-là, ma mère m’apprit que la littérature peut prendre une infinité de formes et qu’elles n’ont pas à être hiérarchisées. Elle m’apprit aussi qu’un texte recèle un abîme de profondeurs, que la littérature est sans fin, offre des ouvertures multiples dans lesquelles nous pouvons plonger infiniment.
Et il y avait aussi ce cadeau-là : que ce soit cette chanson précisément, une forme de déclaration de la part de ma mère qui était demeurée dans une émotion silencieuse le temps d’écouter la chanson avec moi en train d’essayer de déchiffrer le message, moi, sa fille, pas bien grande encore, dont l’histoire commençait à peine, comme la petite sirène de la chanson.