17 ans. L’année 2004 est prolixe en lectures. Parce qu’elle est assez solitaire (voulu) et isolée (non-voulu). Mais aussi et surtout parce que tu prends, Ell’, l’habitude de te promener toujours avec le livre en cours de lecture dans ton sac à main et que tu développes la capacité de pouvoir lire partout, n’importe quand, dès que tu as un temps disponible. Ce sont souvent des temps d’attente : ta meilleure amie souvent en retard et toi en avance, attente d’une amie dans un café, et tu arrivais même la plupart du temps volontairement en avance en vue de cet instant de lecture. Aussi beaucoup de trajets en train pour passer un week-end sur deux chez ton père. Dans la voiture avec tes parents. Lors des week-ends et soirées durant lesquelles tu étais interdite de sortie. Les soirs de la semaine avant de dormir et plutôt que de regarder un film. Et tu lisais même parfois plus longtemps que la durée d’un film, ne parvenant à t’arrêter que lorsque tu découvrais qu’il était déjà minuit passé et qu’il fallait te lever le lendemain à 6h30 pour ta journée de lycée.
Dans ce florilège, il y en a forcément certains dont tu ne te souviens pas du tout : Le Bal du comte d’Orgel(Raymond Radiguet), La Bande du drugstore (François Armanet), Le Dégoût (Horacio Castellanos Moya), Ecstasy (Irvin Welsh), Matou amoureux (Tim O’Brian, acheté par erreur alors que tu cherchais des livres de Tim O’Brien cité par Bret Easton Ellis), Sam the cat (Matthew Klam). Ceux-là, tu ne sais même plus de quoi ils parlent et tu ne les as pas gardés.
D’autres sont inoubliables car violemment dérangeants, parce que c’était l’époque où tu appréciais par-dessus tout les livres qui choquent : Les 120 journées de Sodome et Justine ou les malheurs de la vertu(Marquis de Sade) dans le genre pornographique, L’Orange mécanique (Anthony Burgess) et American psycho (Bret Easton Ellis) dans le genre ultraviolence.
Découvert avec Les Lois de l’attraction en 2002-2003, tu poursuivais ton exploration de l’Œuvre de ce dernier avec Moins que zéro et Zombies. Il y a quelques mois d’ailleurs, tu as eu envie d’y retourner un peu (ce goût pour les livres choc ne t’a pas totalement abandonnée) avec Glamorama, trouvée d’occasion dans une bourse aux livres, mais tu ne l’as pas fini. Il y a des époques pour lire certains auteurs.
D’autres me suivent depuis le premier contact, encore aujourd’hui, comme l’indétrônable (dans mon cœur et son influence sur ma main artisane) Virginia Woolf. Cette année-là : La Traversée des apparences.
Il y a aussi ceux dont je me souviens surtout du contexte de lecture : Mystic Rivers (Denis Lehane) dans la piaule de saisonnier de ton petit ami rejoint pour quelques jours au cœur de l’été sans être vraiment autorisée à être là, et donc lecture toute la journée enfermée, cachée. A suivi Le Parfum (Patrick Süskind). La Fin d’une liaison (Graham Greene), c’était dans un square sur un banc, en un après-midi. Le Meilleur des mondes(Aldous Huxley) sur la plage de Narbonne en vacances d’été avec tes parents. On achève bien les chevaux(Horace McCoy) en sortant de la bibliothèque municipale sur les quais qui passent derrière, en une après-midi également. Peter Pan (James M. Barrie) sur ton lit, fenêtre grande ouverte sur l’été, un soir de pleine lune.
Il apparaît d’ailleurs clairement que l’été est ta saison de lecture, Ell’ : tout ce temps libre pour lire à n’importe quel moment de la journée et sans être interrompue par quelqu’un ou par les contingences d’un planning. Durant les vacances d’été passées avec tes parents notamment, tu lisais pratiquement toute la journée.
Il y eu cette année-là L’Attrape-cœurs (J.D. Salinger), Dans la forêt (Edna O’Brien), Don Quichotte (Miguel de Cervantes), L’Étrange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde (Robert Louis Stevenson), Julie ou La Nouvelle Héloïse(J.J. Rousseau), La Vie à deux (Dorothy Parker).
Ceux qui t’ont interpellée pour leur titre. Eleanor Rigby (Douglas Coupland) pour la chanson des Beatles présente dans l’un de nos films préférés, Yellow Submarine. J’irai cracher sur vos tombes (Boris Vian) pour sa consonance avec l’une de tes chansons préférées de l’époque : « J’veux qu’on baise sur ma tombe » de Saez. Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part (Anna Gavalda) pour le cri de désespérante solitude que le titre seul clame comme un raz-de-marée. Et ils ne t’ont pas déçue.
Et puis, ce fut l’année de deux crève-cœurs dont je ne me suis moi-même pas remise sans jamais oser les relire (de peur de ne plus retrouver cette euphorie de la révélation presque mystique qu’ils ont représentés), si ce n’est sous forme de citations çà et là : De chair et de sang (Michaël Cunningham, auteur lui aussi sous influence woolfienne) qui, après la baffe qu’a été Les Heures en 2003, a poursuivi l’enchantement (chacun des livres de Cunningham est pour toi et moi un transport émotionnel intense, et je me réserve de côté ses nouveaux livres pour le moment opportun). Des dizaines de pages de citations extraites de ce roman grossissent le carnet de citations, ne parlons même pas des Heures recopié quasiment en intégralité.
Le rêve cessa mais une partie de lui-même y demeura. Il y avait une place à l’intérieur du rêve. Il pouvait se laisser bercer. Tenir la route, faire tourner ses roues avec ses doigts. Ou il pouvait continuer à nager. Il savait qu’il en trouverait la force, mais il savait aussi qu’il pouvait s’arrêter et que s’il s’arrêtait, il resterait là dans le silence, hors du temps et de lui-même. À cette pensée, un plaisir coupable l’envahit, quelque chose de merveilleux et de défendu. Il laissa échapper un soupir voluptueux. Une chanson lui traversa l’esprit, un air stupide qu’il avait entendu à la radio. Il rêva de petites roues de caoutchouc, d’une aile, d’un arbre. Des visions lumineuses. Il s’étonna de ne rêver à personne d’autre. Il rêvait de roues et d’une aile. Des transparences vertes s’ouvraient devant lui, un champ luxuriant parsemé d’étoiles.
Michaël Cunningham. De chair et de sang. p. 455-456.
Le deuxième crève-cœur est La Vie courante (Pierre Péju), un essai fragmentaire autour de la vie, de la lecture, de l’écriture, une révélation pour toi qui commençais à écrire.
Je savais, lecteur clandestin, que toute lecture commence par une effraction mais qu’au bout d’un moment le lecteur devient l’ami de ce qu’il a violé, que son audace ou sa persévérance lui donnent un droit mystérieux sur l’univers du livre, qu’il peut enfin, fantôme-voyeur, aimer ouvertement les pages qu’il hante, se les approprier, s’en souvenir, s’en nourrir, en revendiquer désormais, à la face du monde, la musique ou les images.
Pierre Péju. La Vie courante. p. 142.
Dans un autre monde, elle aurait passé sa vie entière à lire. Mais c’est le nouveau monde, le monde libéré – on y fait peu de place au désœuvrement.
Michaël Cunningham. Les Heures. p. 45.