18-19 ans. En 2005, Ell’, tu es à la fac. Première année de licence de Lettres Modernes. Les cours de littérature et les lectures scolaires ne sont plus seulement un plaisir personnel. Excès de zèle - car bonheur d’être immergée dans un univers à 100% littéraire, sans devoir traîner les pieds jusqu’au prochain cours de math ou d’EPS -, tu veux tout dévorer, prends les bibliographies annexes et facultatives proposées par les profs comme autant d’ouvertures possibles vers un monde de connaissances, de cultures et d’imaginations inépuisables.
Au lycée pour le bac tu étudies Les Confessions de Rousseau, L’Enfant de Jules Vallès, La Peste d’Albert Camus, Un roi sans divertissement de Jean Giono et Le Procès de Kafka qui t’ont (ces deux derniers surtout) beaucoup marquée. Sans oublier l’étude en parallèle de l’adaptation du Procès par Orson Welles dont le devoir te vaudra la meilleure note de l’année, un devoir cité en exemple devant toute la classe sur la mise en scène du rêve et du cauchemar dans une étude comparative entre le livre et le film. C’est la première et dernière fois que ça t’arrive de toute ta scolarité, autrement tu fais partie des élèves de l’ombre, pas excellents mais pas mauvais non plus.
Les professeurs de la faculté te font alors découvrir une farandole d’auteurs jusque-là inconnus, ce qui t’oblige à diversifier tes lectures. En termes de forme (plus seulement du roman mais aussi des nouvelles, du théâtre, et même de la poésie – cette dernière ne t’intéresse que dans le cadre d’un cours avec tout son matériel analytique, auquel cas c’est une lecture superficielle à laquelle je suis encore hermétique). En nationalité (française, italienne, allemande, irlandaise). En époque et en style (La Mort le roi Arthu (anonyme), Le Conte du Graal (Chrétien de Troyes), pour le cours de littérature du Moyen-Âge, et lus en moyen français ; Manon Lescaut (Abbé Prevost), Corine ou de l’Italie (Madame de Staël) et La Princesse de Clèves (Madame de Lafayette) pour ceux de la littérature du XVII-XIXème siècles). Six personnages en quête d’auteur (Luigi Pirandello) rayon théâtre. Le Spleen de Paris (Charles Baudelaire) rayon poésie. Et Portrait de l’artiste en jeune homme (James Joyce), Du côté de chez Swann (Marcel Proust), La Conscience de Zeno (Italo Svevo) pour le cours de littérature comparée sur l’autobiographie.
La liste aurait dû être plus longue mais il y eut cette année-là des grèves qui entamèrent la poursuite de nombreux cours.
Qu’à cela ne tienne, tu en profites pour lire de ton côté pendant ce temps-là. Quelques classiques recommandés pour ta culture universitaire et dont tu avais pu entendre parler rapidement en cours comme Le Diable au corps (Raymond Radiguet), Le Journal d’un fou (Nicolaï Gogol), Les Souffrances du jeune Werther (Goethe).
Tu poursuis ta découverte parcimonieuse - prenant ton temps pour en avoir encore à lire - de Virginia Woolf (Une chambre à soi, cette année-là, et surtout le Journal d’un écrivain dont tu parles abondamment dans ton propre journal, qui t’interroge sur l’écriture) et de Michaël Cunningham (Le Livre des jours).
Tu investigues encore dans ce champ littéraire dans lequel tu te trouves toujours si bienvenue : la littérature anglophone. Irlandaise (Edna O’Brien et La Maison du splendide isolement), canadienne avec Douglas Coupland (Girlfriend dans le coma, Hey nostradamus) dont tu avais déjà commencé à écumer la bibliographie, et américaine surtout : John Steinbeck (Des souris et des hommes), Dorothy Parker (Comme une valse). Et tu découvres surtout, grâce à l’étale de ton libraire, Siri Hustvedt qui intègre la liste de ces auteurs dont tu veux lire tous les livres. Cette année-là : L’Envoûtement de Lily Dahl, Les Yeux bandés, Yonder : méditations, Tout ce que j’aimais.
25 novembre 2006
Juste un dernier mot avant de m’endormir. Tout ce que j’aimais me motive à écrire. Cela faisait longtemps qu’un livre m’avait fait cet effet. L’effet de La Maison du bout du monde. Je vis les émotions de Léo, le personnage. C’est ce genre d’écriture que j’aime : à hauteur des émotions humaines. C’est cela écrire, c’est transcrire ce que notre pensée inconsciente formule sur l’instant. C’est le moment fragile d’un être figé dans une éternité. Les livres sont éternels.
Sans omettre de faire un tour de temps à autres du côté de tes autres amours comme le cinéma avec Les Meilleurs films des années 70 et Les Meilleurs films des années 90, édités par Jurgen Muller.
De tous ces livres dont tu as retrouvé les titres et auteurs, en fait assez peu de souvenirs pour la plupart d’entre eux. À peine saurais-tu en donner le synopsis – tu serais peut-être plus prolixe quant au style – mais surtout des scènes dont tu n’es même pas sûre qu’elles leur appartiennent vraiment. Et même si, pour la majeure partie, ils sont encore dans ta bibliothèque située juste derrière toi au moment où tu écris ces lignes, tu n’iras pas vérifier : hommage aux mystères de la lecture et surtout de la mémoire ; raisons pour lesquelles peut-être aussi tu relis si peu.
Des scènes donc. Le regard divaguant sur une plaine isolée et parsemée de quelques arbres, une tasse de thé fumante à la main, à travers la fenêtre de la cuisine, dans cette Maison du splendide isolement. Une marche au cœur de la foule de Times Square, récitant des vers de Whitman, dans Le Livre des jours. Des rues humidifiées par une pluie de printemps, sur un vélo, de nuit, pédalant comme une dératée en quête d’un objet de fantasme ou de voyeurisme dans L’Envoûtement de Lily Dahl.
Il y a des lecteurs qui se souviennent de toute l’histoire, scène après scène, et de tous les événements d’un livre qu’ils ont lu ; toi, tu oublies pour ne te souvenir que de sensations, d’idées, de techniques narratives, et de scènes qui ont provoquées ton imagination. Ce qui a parfois fait dire à ton compagnon en train de lire un livre que tu as déjà lu et discutant d’un passage : « Mais tu l’as vraiment lu ?! ».
Chacun a sa manière de lire. Les livres dont je me souviens sont le plus souvent ceux qui parviennent à interrompre ma lecture pour écrire, ceux qui m’inspirent de façon directe (des idées, des techniques) ou indirecte (avoir l’idée d’une scène à écrire sans aucun rapport avec ce que je viens de lire).