20 ans. Toujours en fac, Ell’. Deuxième année de licence de Lettres Modernes, peut-être moins euphorisée par la découverte puisqu’on te rabâche déjà certains auteurs qu’il faut connaître parfaitement. Encore du Marcel Proust donc, avec Du côté de Guermantes (toujours le même prof aussi d’ailleurs, que tu finis par surnommer M. Proust puisque chaque année il ne peut s’empêcher d’intégrer au moins un des livres de l’auteur au programme) ; auteur auquel tu demeures étrangement hermétique malgré la reconnaissance de son immensité (trop de poids peut-être) littéraire. Deux Musset au programme dans deux cours différents : La Confession d’un enfant du siècle et Lorenzaccio ; d’accord, tu tombes sous le charme romantique des deux.
Plus de diversité culturelle cette année-là. Russie : Tolstoï (La Sonate à Kreutzer), Tchekhov que tu adorais déjà (Le Duel, et autres nouvelles). Allemagne : Thomas Mann (Tonio Kröger). Norvège : Henrik Ibsen, une révélation pénétrante (Les Douze dernières pièces). Et bien sûr, la France : Apollinaire (Alcools), Alexandre Dumas (Kean), Jacques Cazotte (Le Diable amoureux) surtout mémorable pour l’enthousiasme et l’enseignement du professeur dix-huitièmiste, désabusé, qui préfère raconter les livres et parler d’Histoire plutôt que de les analyser en bonne et due forme (les cours de littérature devraient toujours être comme ça, façon Keating dans Le Cercle des poètes disparus), et Émile Zola (L’Œuvre) qui faisait déjà partie de ta liste d’auteurs dont il faut tout lire. La littérature qui voyage.
En parallèle des cours, toujours ton excès de zèle (mais un excès bienheureux et bonifiant), de lire pour ta culture universitaire ceux des livres importants cités en cours ou dans les bibliographies complémentaires distribuées par les profs sans trop d’espoir de faire mouche (la plupart des étudiants s’en tenaient à la liste obligatoire), mais sans que cela fasse de toi pour autant une bonne élève. Car tu ingurgites de la culture en tous sens et à tout va, oui, mais rendre sous forme normative et carrée (notes de synthèses, analyses de textes argumentées) ce qui chez toi s’éparpille, est antinomique de nature.
Alors, plaisir de lire pour toi seule À l’ouest rien de nouveau (Erich Maria Remarque), Le dernier jour d’un condamné (Victor Hugo), Elle et lui (Georges Sand), En attendant Godot (Samuel Beckett), Faust (Goethe), Madame Bovary, Mémoires d’un fou, Trois contes et Salammbô (Gustave Flaubert) et Mademoiselle Else (Arthur Schnitzler).
Et également pour les cours - mais cette fois volontairement intégrés à ton propre programme - de livres en rapport avec le sujet de ton mémoire de deuxième année pour lequel tu as choisi le thème « Le discours narratif de l’intériorité féminine dans La Princesse de Clèves (Madame de Lafayette), Jane Eyre (Charlotte Brontë) et Mrs Dalloway (Virginia Woolf) », spécialité Littérature Comparée. Et donc quelques autres livres de Virginia Woolf (Le Commun des lecteurs, Vers le phare, L’Art du roman, Trois guinées), relecture des trois œuvres de l’intitulé et de quelques autres gravitant autour comme Agnès Grey (Anne Brontë), Le Professeur (Charlotte Brontë), Les Hauts de Hurlevent (Emily Brontë).
La vie n'est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d'être conscient. N'est-ce pas la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide d'éléments changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu'il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l'étrange et l'extérieur ? Nous ne plaidons pas ici simplement pour le courage et la sincérité ; nous suggérons que la substance propre du roman est un peu différente, de ce que la coutume nous le ferait croire.
Virginia Woolf. L’Art du roman. p. 15.
Et puis, après tout ça, s’autoriser tout de même des « lectures d’été » (mais, chacun ses lectures d’été) : l’intégral des Chroniques de San Francisco (Armistead Maupin), et Une voix dans la nuit du même auteur mais une déception celui-là, Le Temps des secrets (Marcel Pagnol, lu lui aussi régulièrement au long des années), Stupeur et tremblements (Amélie Nothomb), Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi (Mathieu Malzieu), L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (Nicholas Evans), J’avais douze ans, j’ai pris mon vélo et je suis partie à l’école… (Sabine Dardenne).
Tu poursuis aussi ton investigation de la littérature anglophone moderne et contemporaine: L’Ange sur le toit (Russel Banks), Le Dahlia noir (James Ellroy, l’un des seuls auteurs de polar que tu apprécies), Dracula (Bram Stoker, qui te fait encore plus aimer la justesse du film de Coppola), Fahrenheit 451 (Ray Bradbury), Raisons et sentiments (Jane Austen).
Par contre, la lecture de Luna park te déçoit, et achève alors ton immersion dans l’œuvre de Bret Easton Ellis. Visiblement, son temps est passé pour toi.
Un autre amour qui finit aux chiottes, tirons la chasse !
Bret Easton Ellis. Les Lois de l’attraction. p. 157.
Mais débute ta passion pour Zweig (Vingt-quatre heures de la vie d’une femme) que tu lis depuis régulièrement, et surtout un retour de flamme, réminiscence du lycée, et une soif intarissable pour l’œuvre de Murakami. Cette année-là, La Ballade de l’impossible et Le Passage de la nuit.
De tous ces livres, cette année-là, finalement peu d’images en tête : trop boulimique peut-être. J’ai même relu il y a quelques temps Le Passage de la nuit de Murakami, persuadée de ne l’avoir jamais lu jusqu’à ce que je retrouve une impression de déjà vu au bout de 200 pages… Et ce n’est pas la première fois que ça t’arrive, n’est-ce pas, Ell’ ? Ah, la mémoire !
Le lecteur, ce personnage immobile et silencieux, qui nous intrigue depuis l’apparition des parchemins. Aujourd’hui beaucoup de lecteurs croient que la lecture n’est qu’un tremplin vers l’écriture. Tant de grands lecteurs sont devenus de mauvais écrivains. Je garde l’impression qu’il manque de mythologies autour de la lecture. On a trop de statues d’écrivains et de noms d’écrivains donnés à des rues, et rien pour les lecteurs. Même pas une importance accordée à la lecture. Le prix Nobel de lecture.
Dany Laferrière. Journal d’un écrivain en pyjama. p. 265.
La lecture, acte de communication ? Encore une jolie blague de commentateurs ! Ce que nous lisons, nous le taisons. Le plaisir du livre lu, nous le gardons le plus souvent au secret de notre jalousie. Soit parce que nous n’y voyons pas matière à discours, soit parce que, avant d’en pouvoir dire un mot, il nous faut laisser le temps faire son délicieux travail de distillation. Ce silence-là est le garant de notre intimité. Le livre est lu mais nous y sommes encore. Sa seule évocation ouvre un refuge à nos refus. Il nous préserve du Grand Extérieur. Il nous offre un observatoire planté très au-dessus des paysages contingents. Nous avons lu et nous nous taisons. Nous nous taisons parce que nous avons lu. Il ferait beau voir qu’un embusqué nous attende au tournant de notre lecture pour nous demander : « Aloooors ? C’est beau ? Tu as compris ? Au rapport !» Parfois, c’est l’humilité qui commande notre silence. Pas la glorieuse humilité des analystes professionnels, mais la conscience intime, solitaire, presque douloureuse, que cette lecture-ci, que cet auteur-là, viennent, comme on dit, de « changer ma vie » !
Daniel Pennac. Comme un roman.