21 ans. Œuvres au programme de L3 Lettres Modernes : Le Lieutenant Gustl (Arthur Schnitzler, dont tu lis aussi, pour le plaisir, Une petite comédie), Les Misérables (Victor Hugo) et Sénilita (Italo Svevo). Il n’y a certainement pas eu que ceux-là mais je n’ai pas retrouvé trace des autres.
Tu achèves ton mémoire :
7 décembre 2008
Mon mémoire avance bien. J’ai déjà une quarantaine de références à inclure et le sujet me passionne toujours autant. Charlotte Brontë et Virginia Woolf surtout. Woolf était une visionnaire. Elle est pour moi le point de départ du roman moderne et contemporain. Bien sûr, elle n’a pas créé toutes les techniques romanesques, mais elle les a si habilement concentrées dans son œuvre qu’il suffirait de ne lire que cela pour retracer toute l’histoire du roman, de la nouvelle, de l’essai.
Lecture : La Promenade au phare et les lettres de V. Woolf
Troisième année de licence professionnelle avec un stage en fin d’année dans la section jeunesse de la bibliothèque municipale. Tu découvres surtout le travail en équipe et le circuit du livre (comité de lecture, acquisitions, réception, cotation, équipement, …). Tu lis quelques-uns des livres jeunesse dont te parlent les collègues ou qu’ils lisent durant l’heure du conte (L’Amoureux, de Rebecca Dautremer, Cyrano de Taï-Marc Le Thanh, Le Journal du petit Poucet, de Philippe Lechermeier, pour ceux qui t’ont marquée) et acquiers une petite connaissance en littérature jeunesse qui se révèle surtout utile depuis l’arrivée de mon fils.
Retraçant ton parcours de lecteur, c’est drôle de voir la façon dont certains noms réapparaissent chaque année : Jurgen Muller (Les Meilleurs films des années 80), Steinbeck (La Perle), Zola (GerminalLe Docteur PascalL’Assommoir), Flaubert (L’Éducation sentimentale). Tandis que d’autres disparaissent définitivement suivant le vent des aspirations, goûts/dégoûts, de l’évolution (mais aussi parfois la régression) psychologique. Un portrait de lecteur n’est jamais anodin : on lit non pas ce qu’on est mais ce qu’on aspire à devenir. Rien n’est dû au hasard même si c’est lui qui souvent détermine les rencontres.
Tu retrouves cette année-là également un goût qui t’avait transportée quelques temps au lycée et qui revient encore fréquemment : la lecture de livres adaptés au cinéma. Non contente qu’un film t’ait plu, tu aimes connaître et appréhender par toi-même le son de cloche de l’œuvre littéraire d’origine, toujours différente, apportant, si ce n’est plus mais autre chose. Geisha d’Arthur Golden (presque un copié-collé), Le Patient anglais (Michel Ondaatje), La Reine Margot (Alexandre Dumas), Un long dimanche de fiançailles (Sébastien Japrisot), Virgin suicides (Jeffrey Eugenides), Vol au-dessus d’un nid de coucous (Ken Kesey). Et c’est presque chaque fois une lecture indépendante de l’adaptation car le film propose la vision d’un lecteur – le réalisateur – tandis qu’un livre devient la propriété particulière de chaque lecteur qu’il croise.
Histoire de dire que tu ne restes pas sur des a priori sans être allée voir par toi-même, tu lis quelques livres « à la mode » et même si certains ne valent effectivement pas le coup (l’inutilité substantielle de Et si c’était vrai de Marc Levy), d’autres valent le détour (L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery, empreint d’une certaine poétique du quotidien). Tu lis alors quelques Houellebecq (Les Particules élémentairesExtension du domaine de la lutte) et Beigbeder (Windows of the world99 francs). Et puis, certains se laissent lire, comme Le Montespan de Jean Teulé, quand d’autres t’embarquent dans un univers imaginaire enivrant: Carlos Ruiz Zafon (L’Ombre du ventLe Jeu de l’ange).
Quelques lectures avec la frange de la rébellion adolescente (puisque tu en es encore une): Virginie Despentes (King-kong theoryBye bye BlondieBaise-moi) et, plus anecdotique, Lolita Pille (HellBubble gum) qui pourtant t’inspire une scène autour d’un personnage de prostituée qui ne trouvera sa place que près d’une décennie plus tard, dans notre roman Echoes.
Et puis, melting-pot culturel, toujours. Diversifier les cultures et les horizons, voyager. Littérature anglaise : Parlez-moi d’amour, de Raymond Carver. Canadienne : La Ballade de Baby, de Heather O’Neill. Afghane : Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini. Allemande: Je m’appelle Elisabeth, d’Anne Wiamzesky. Russe : Le Joueur, de Dostoïevski. Américaine : La Lamentation du prépuce (Shalom Auslander), Open space (Joshua Ferris), Sur la route (Jack Kerouac), Courir avec des ciseaux (Augusten Burroughs). Et bien sûr, française : Bonjour tristesse (Françoise Sagan), Carmen (Prosper Mérimée), Elle s’appelait Sarah (Tatiana de Rosnay, qui reviendra dans ta liste de lecture), l’écœurant L’Heure canidée (Claude-Louis Combet), Jacques le fataliste (Diderot), La Mécanique du cœur (Mathieu Malzieu).
Très peu de citations relevées de ces années de lecture-là. Encore trop de boulimie bibliophile, ou s’agit-il d’autre chose ? De toute cette énumération, ne se dégage que peu de nourriture essentielle, juste de quoi ne pas trop crever la dalle sans se sentir pour autant rassasiée.
Heureusement, quelques cœurs essentiels résonnent encore aujourd’hui. Chagrin d’école de Daniel Pennac, pour son humour, sa sincérité, et sa justesse ; impossible de ne pas s’y retrouver quelque part, dans ce portrait d’écolier. Et surtout, Paris ne finit jamais d’Enrique Vila-Matas, une autobiographie sous forme de promenade parisienne dans ses années de formation d’écrivain. Une leçon d’ironie, d’humilité et d’humanité, qui continue de m’aider aujourd’hui.
« Fabrique-toi un double de toi-même, a dit [Jean] Marais, qui t’aide à t’affirmer et peut même en arriver à te supplanter, à occuper la scène et à te laisser tranquille pour travailler loin du bruit ». 
Enrique Vila-Matas. Paris ne finit jamais. p.175
Deux essais donc qui ont principalement marqué ton année de lecture comme si la fiction ne parvenait plus à t’attraper par le collet pour t’entraîner vers les ailleurs.

Comprendre un texte, c’est se comprendre devant le texte, garantit Ricoeur. Lire un texte, c’est se lire soi-même. Les mots que nous lisons n’ont pas leur fin en eux-mêmes, mais en nous. C’est bien leur vie que les lecteurs ont à configurer. Ce qu’ils cherchent dans la succession des mots est quelque chose qui modèle le présent.
Toutefois, un lecteur ne privilégiera pas toujours un texte qui colle un peu trop à sa situation concrète. Une trop grande proximité est inquiétante, intrusive, tandis que, grâce au déplacement provoqué par la métaphore, il trouvera des mots qui lui rendront le sens de son expérience ou lui permettront au moins une échappée.
Même aux plus meurtris, une métaphore peut offrir un reflet de leur situation sous une forme transposée, un écho de ce qui se passe au plus profond d’eux-mêmes, dans des régions inexplorables, inexprimables. Cela suffit parfois à susciter un léger mouvement psychique, afin d’éviter de devenir fou de douleur.
Régine Detambel. Les Livres prennent soin de nous. p. 105-106.
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