À partir de là, Ell’, il faut le dire, ta carrière de lecteur commence sérieusement à se dégrader. Bien sûr, ton entourage te répète souvent qu’il ne faut pas juger trop sévèrement la littérature qu’ils appellent « de divertissement », et tu juges surtout leur terme à eux tellement péjoratif quand l’essentiel dans tous les cas est de lire.
Je l’ai déjà dit : ce que nous lisons représente ce que nous désirons être à un instante de nos vies : événement particulier auquel nos lectures font écho, questionnement existentiel, aspiration (au voyage par exemple, alors découle toute une série de livres lus autour de cette expérience ou sur les lieux désirés), état d’esprit, transformation de vie (l’arrivée d’un enfant par exemple, peut nous faire lire des livres sur la maternité et même de ces livres conseil aux jeunes parents, débilitants avant tout !). Un lecteur qui affirme lire pour le simple divertissement des livres-soupes jetables est sans doute quelqu’un qui n’a pas envie de réfléchir, que ce soit sur sa vie ou sur le monde. Cela ne signifie pas qu’il se fuit mais qu’il vit une période durant laquelle l’action prime sur la réflexion. Il en faut bien sûr, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, seul lui peut en juger. 
Toi, à part durant ces trois années-là – appelons-les effectivement « années de dépression » bien que cela n’ait pas été officiellement diagnostiqué -, tu as toujours eu besoin de livres qui te fassent réfléchir, de livres que tu ne peux refermer innocemment pour passer à autre chose. Ils résonnent avec ta propre expérience, mettent à mal (à des fins bénéfiques) ta perception du monde, des autres ou de toi-même, sont des révélateurs, des miroirs, autant de myriades d’expériences de ce qu’une vie ne suffit pas à vivre. Qu’ils soient classiques ou contemporains, étiquetés « littéraires » ou « populaires », de toute époque, de toute culture, pourvu qu’ils te confrontent à une réflexion. Et d’autant plus que ce que tu lis est ce que tu écris, ou écriras un jour.
Le problème pour toi est que, ce que tu lis en cette année 2009, et les deux suivantes, est suffisamment plat et sans saveur pour ne pas t’inspirer. Preuve en est : tu n’écris quasiment plus, dégommant d’emblée l’adage « l’écriture né du mal-être » faux puisqu’il bloque au contraire toute créativité, tout élan imaginatif. Rien. Et lorsque tu pannes en écriture, tu pannes en lecture ; les deux chez toi étant substantifiquement connectés.
Alors, ne citons pas Les Chiens écrasés (Ludovic Roubaudi), Angel (Elizabeth Taylor), ni même (bien qu’il vaille le détour et que la plume soit maîtrisée) la trilogie des Millénium (Stieg Larsson) qui, avec ses près de 1500 pages t’occupe un moment. Ces références te rappellent d’ailleurs que cette année-là, tu avais pris un abonnement chez France Loisirs, comme si la lecture pouvait être déterminée par une prescription dont le seul critère est la côte de popularité !
Quelques livres encore, dans le cadre des études : La Transparence intérieure (Dorrit Cohn), Narrations de la vie intérieure (Belinda Cannone, essayiste surdouée qui reviendra dans tes lectures), Le Livre : que faire ? (Roland Alberto), L’Effet-personnage (Vincent Jouve), des essais littéraires.
Un livre autour de la musique, domaine que tu aimes particulièrement lire – car écouter ne suffit pas - : Bande originale de Rob Sheffield.
9 mars 2010
Lecture de Bande originale. Me donne envie de faire ma propre liste de chansons et de les classifier en souvenirs qui s’y accrochent. Un livre sur l’importance de la musique dans la mémoire : quel souvenir n’est pas rattaché à une chanson ?
L’auteur parle ainsi de ses cassettes que nous écoutions dans les années 90. Et raconte le besoin des gens de créer une compilation de musique pour chaque évènement du style fête, baise, dépression post-largage, ballade en voiture, promenade, chaque compil ayant son type de musique propre selon les gens. Perso, j’ai toujours préféré les chansons musclées pendant que je marche.
Pour moi, les chansons étaient souvent classées par état d’esprit même si certaines compil’ renvoyaient à une occasion particulière (perte d’un proche, d’un petit ami d’où compil’ des chansons en rapport avec lui…). Je crois n’avoir jamais fait autant de compil’ qu’au lycée. Avec L., une à deux fois par semaine, nous enregistrions des cassettes l’une pour l’autre pour faire partager notre état d’esprit à l’autre. Nous nous exprimions par des chansons, tentant, comme nous le disions, de capturer nos états instables et les beautés de ce monde sans couleur. Lorsque nous ne pouvions pas écouter de musique, en cours, nous échangions des mots : la première écrivait un vers, une strophe, un refrain de chanson, et l’autre notait une chanson qui lui faisait écho à partir de ce fragment ou sur le même thème. La musique constante permettait de rêver et de s’évader.
Je tombe sur une autre cassette. Celle-là est connotée à mon grand frère. Je l’avais enregistrée dans sa chambre pendant qu’il n’était pas là, compilant toutes les chansons que j’entendais le soir à travers le mur de sa chambre lorsqu’il jouait à des jeux vidéo en écoutant ces « rappeurs énervés » comme disait mon père… J’étais toute fière alors, sur la route des vacances, de sortir cette cassette de mon sac, de demander aux parents de la mettre dans l’autoradio et de voir mon frère enlever ses écouteurs, un peu fier de moi malgré tout parce que j’écoutais sa musique.
Il y a cette cassette enregistrée sur la radio par mon père où on entend la voix de l’animateur interrompue pour laisser place à une autre chanson dont le début est tronqué (le temps de réaliser que c’est une chanson qu’on aime, de se jeter sur la chaîne et d’appuyer simultanément sur « play » et « rec »). Nous écoutions cette cassette et notamment un été où nous étions descendus à Cannes. Je savais quelle chanson allait suivre telle autre, je connaissais même par cœur les commentaires de l’animateur qui au final faisait autant partie de la cassette que les chansons.
Tu lis aussi quelques livres adaptés au cinéma: Rebecca (Daphné du Maurier), 37°2 le matin de Philippe Djian, un « classique » : Zazie dans le métro de Raymond Queneau. Un auteur déjà rencontré auparavant : Douglas Coupland, avec Génération X.
18 février 2009
[…] je me souviens d’avoir vu le film [Rebecca] assez jeune ; il m’avait laissé une forte impression et certaines images fantasmagoriques. Le livre vient de me faire revivre cet univers irréel où les morts sont encore plus présents que les vivants.
L’un d’eux te marque profondément cette année-là, peut-être parce que tu te sens une empathie (presque une ressemblance) avec le sentiment de solitude de ce personnage féminin perdu dans une vie terne qui ne lui correspond pas : La Fenêtre panoramique de Richard Yates. Mais je dis cela maintenant. Sur le moment, si le livre t’a frappée, tu n’as pas fait de rapprochement avec toi, et s’il y a affadissement, c’est toujours à soi-même qu’on le doit avant tout.

La lecture, on le sait, demande une coopération entre le texte et le lecteur : après que l’écrivain a transposé en mots ce qu’on pourrait appeler ses images mentales, reste pour le lecteur à convertir à rebours ces mots en images mentales. La représentation romanesque repose sur ce double processus de passage d’un imaginaire à un autre, puisque aucun roman ne peut jamais inventer un monde dans tous ses détails, qu’il ne peut en livrer que quelques éléments à partir desquels le lecteur reconstitue un monde probable en fonction des indications du texte. D’où la multiplicité des lectures possibles. Mais d’où aussi la difficulté incessante pour l’écrivain de faire image.
Belinda Cannone. L’Ecriture du désir. p. 113.
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