L’année 2012 est, tant dans ta carrière d’auteur que de lecteur (comme quoi, elles vont toujours de pair), une révolution. C’est même (ne mâchons pas les mots) une renaissance. Je tairai ici ce qui, dans notre vie personnelle, Ell’, a déterminé ce tournant, d’autant que nombre de personnes connaissent un jour cette révélation personnelle sous diverses formes, tout aussi dévastatrice que décisive, un nouveau tournant de vie/vue.
Tu écris enfin pleinement et, pour la première fois de ta vie, l’assume publiquement : c’est ce que tu es. Tes lectures suivent cet élan de réouverture au monde, et partent tous azimuts avec une soif de culture immense.
Cette année-là, tu travailles à la bibliothèque de sciences humaines et sociales et tu as donc à ta disposition une multitude de livres. Tu oscilles entre études littéraires, sociales, psychologiques, cinématographiques et musicales, avec curiosité, affamée. Tu interceptes à la réception des cartons certains ouvrages, en cherchant d’autres sur les rayonnages, quand certains te tombent entre les mains puisque tu t’occupes du catalogage des fonds de psychologie et de philosophie. La dépression ne résiste pas à la découverte et au changement d’horizon. Finis l’apathie et le renfermement progressif : tu te sens exploser vers le monde.
Adolescente, tu aimais lire des essais sur le cinéma et tu suivais même des cours d’analyse cinématographique ou de littérature et cinéma. Tu redécouvres cette histoire passionnante à laquelle s’entremêlent forcément les aspects sociaux, historiques et littéraires. Fondant plus facilement sur les ouvrages autour du cinéma des années 70 (Le Cinéma américain des années 70 de Jean-Baptiste Thoret), tu ne te refuses pas quelques explorations thématiques (Les Films maudits, de Michel Marie, La Peur au cinéma, d’Emmanuel Siety), genré (Le Cinéma expressionniste allemand de la Cinémathèque française) ou des sommes (Nos films de toujours de Monsieur Cinéma). Et tu lis trois biographies de Tim Burton (Mark Salisbury, Antoine de Baecque, Aurélien Ferenczi) qui pullulent autour de l’exposition qui lui est dédiée cette année-là à la Cinémathèque Française. Tu ne manques pas, bien sûr, de voir un maximum des films dont il est question, histoire de vérifier par toi-même et de te faire ta propre idée, car tous les « classiques » ne parlent pas à tout le monde.
Et les livres adaptés au cinéma sont encore une fois de la partie dans ton carnet de lecture. Certains que tu voulais lire depuis longtemps tant tu avais aimé les films (Un bébé pour Rosemary d’Ira Levin, Le Plus long des voyages d’E.M. Forster (d’autant plus qu’il fut l’ami de Virginia Woolf que tu n’as d’ailleurs, tiens, pas eu le temps de continuer de lire cette année-là). Et d’autres qui sont des « pourquoi pas ? » : Petit déjeuner chez Tiffany (Truman Capote), L’Étrange histoire de Benjamin Button (Francis Scott Fitzgerald). D’ailleurs, commence aussi un amour pour Fitzgerald dont tu lis plusieurs livres dans les années suivantes, et, en 2012, Gatsby le magnifique.
Autres livres qui te servent eux aussi de référentiels pour tes explorations culturelles : les essais, témoignages et biographies autour de la musique. Des livres lus puis posés pour écouter une chanson ou un album, puis repris et encore reposés : les deux tomes de Rock’n roll : La discothèque rock idéale de Philippe Manœuvre. De l’histoire de la presse musicale avec Génération Rock & folk : 40 ans de culture rock de Christophe Quillien. La redécouverte et le grand amour qui inspire la plupart de tes romans : Pink Floyd (Pink Floyd, l’histoire selon Nick Masson de Nick Masson, Pink Floyd : haute tension de Glen Povey). Des témoignages de fondus de musique : 31 songs de Nick Hornby. Et des autobiographies : l’une un peu pédante, dans mon souvenir, (Clapton par Clapton, d’Eric Clapton). L’autre autobiographie est une révélation magique et une rencontre inoubliable qui n’en finira jamais : Patti Smith et son Just kids. Suit Babel.
23 août 2012
Il y a des livres comme ça qui vous tombent entre les mains sans que vous l’ayez vraiment cherché et qui tombent à pic pour pointer du doigt votre propre vie en vous tendant un miroir, plus ou moins déformé : Patti Smith – Just kids.
Née dans la campagne américaine de la fin des années 40, Patti tombe précocement enceinte et fuit sa campagne natale et puritaine à New York pour faire adopter l’enfant et s’offrir une nouvelle vie. Une fois arrivée à New York, elle zone quelques temps dans la rue n’ayant ni argent ni travail. Alors qu’elle vient de trouver un emploi de vendeuse de bijouterie, elle rencontre Robert Mapplethorpe. Cette rencontre scellera à jamais un tournant dans l’art new-yorkais et dans leur vie ; à partir de cet instant, l’art investira leur vie et leur amour. Ils ne se sépareront plus, ou pas vraiment, jusqu’à la mort de Robert. Leur couple est totalement investi dans l’art et le partage artistique finira par résumer leur relation d’une force incroyable ; ils se comprennent à travers ce mode d’expression. Et toujours, ils suivront le pacte qu’ils se sont fixé dans leurs premiers moments : de toujours pousser l’autre, le soutenir si besoin mais surtout de le pousser à se surpasser et à s’investir dans son art. Ils finiront par être davantage des amis profonds qu’un couple mais ce lien intrinsèque les reliera toujours.
Tu retrouves, dans le flot de ces découvertes également ta passion pour les sixties (San Francisco 1965-1970, les années psychédéliques de Barney Hoskins). Passion qui ne finit jamais de se réinventer cycliquement, surtout aux alentours de l’été.
Beaucoup moins de place donc pour la culture littéraire, mais quelques essais tout de même autour de la nouvelle, puisque tu reprends la réécriture des tiennes, laissées en plan depuis 2008 : La Nouvelle en Europe (Didier Souiller). Et donc des nouvelles aussi, histoire de tâter un peu le domaine que tu cherches à explorer par toi-même : Nouvelles de Grace Paley, La Vie aux trousses de Sherman Alexie, Pêchés innombrables de Richard Ford, Insomnies de John Cheever, Grosse faim : nouvelles 1932-1959 de John Fante (autre découverte extraordinaire et durable).
Au terme de cette liste, je prends conscience d’un trait de caractère déterminant dans la façon que j’ai toujours eu de boire la culture, qu’elle soit littéraire ou dans les autres arts : l’intemporalité. La découverte chez moi est indépendante de toute temporalité et de tout espace, et pas nécessairement de mon époque ou de ma situation sur le globe. La découverte culturelle est simplement une rencontre avec une œuvre, qu’elle ait été créée il y a plus de cent ans ou aujourd’hui, en France ou dans quelque autre partie du monde, importe peu.
Mon ami T. se plaint régulièrement de ce qu’il n’a rien découvert de nouveau récemment en musique ; je lui indique alors qu’il y a tellement de chansons et d’artistes non-contemporains à écouter qu’on ne peut jamais être à court de découverte. Il me riait au nez prétextant que c’était trop vintage, jusqu’à ce qu’un jour il me dise : « J’ai découvert ce vieux groupe des années 70, c’est excellent ! », et moi de rire à mon tour. La temporalité culturelle n’est pas de l’ordre des montres mais des résonances intimes, c’est ce qui fait son éternelle puissance.
Après tout cela, il te restait encore du temps, Ell’, pour lire quelques fictions. Tu commençais à prendre cette habitude qui ne me lâche plus désormais, de lire une non-fiction durant la journée et une fiction le soir avant de dormir. Deux livres en cours de lecture, toujours en simultané. Et tu découvrais alors que, souvent, entre eux et à travers toi, ils se parlaient. Beaucoup de romans autour du thème de l’amour contrarié : Avec vue sur l’Arno (E.M. Forster), Les Cris (Claire Castillon), Les Fidélités successives (Nicolas d’Estienne d’Orves), Les Locataires de l’été (Charles Simmons), Nos séparations (David Foenkinos), Nous sommes cruels (Camille de Pereti), Premier amour (Samuel Beckett), La Vie est brève et le désir est sans fin (Patrick Lapeyre). Tandis que toi, tu commençais à écrire ton premier roman - une histoire d’amour contrarié - : Wish you were here.
Comment dire que le temps a passé, comment dire que la vie a marché sur moi pendant dix ans ? Je ne sais même pas ce qu’il faudrait dire, par où commencer. Moi qui ai tant résumé les autres, je suis dans l’incapacité physique de me ramasser. Une chose est certaine : j’ai beaucoup changé. On ne pourrait plus me reconnaître, et c’est peut-être ça que j’ai recherché pendant les longs mois de souffrance. J’ai tellement voulu qu’on ne puisse plus me regarder avec ce mélange de compassion et de dégoût. J’étais devenu un paria ; j’étais un homme mauvais, un homme méchant, je méritais de vivre au sous-sol du monde. J’avais aussi profondément souffert d’une injustice : le rapport entre la cause et la conséquence. Certains commettent des crimes contre l’humanité, et vivent tranquillement dans la pampa. Et moi qui avais mené une vie si rangée, moi qui me sentais encombré par la morale et la nécessité permanente de bien faire, j’avais subi ce qu’aucun homme ne voudrait subir. Surtout, j’avais fait souffrir la femme que j’aimais, souffrir si violemment, et ma plaie s’était toujours associée à la douleur de la sienne. Autant le dire tout de suite : en dix ans, jamais je n’ai eu de nouvelles d’Alice. Je n’ai jamais osé l’appeler, trop écrasé par la honte. Les années ont passées dans le silence. Au tout début, j’ai hésité, même si je savais qu’il n’existait aucun mot qui rattraperait ce qui avait été vécu. Toutes les combinaisons de lettres possibles ne changeraient rien au saccage amoureux. C’était mon état d’esprit pendant ces premiers jours, et c’est peut-être par-là que je devais commencer le récit de ces dix années. Commencer par le début. Ces dix années qui m’ont mené à être assis là où je suis assis au moment où je tente de penser à ma vie, dans ce grand bureau. Juste devant moi, il y a un téléphone. Je ne sais pas encore que dans quelques secondes, il va sonner. Et je ne sais pas encore que ce sera la voix d’Alice. Dans dix secondes maintenant, elle ressurgira de dix ans de silence.
David Foenkinos. Nos séparations. p. 127-128
Cette année de lecture fonde les bases du lecteur que tu vas être ensuite, Ell’, c’est-à-dire, avant toute chose – comme tu l’étais déjà adolescente et que tu as un temps oublié – un lecteur curieux qui part dans tous les sens, pioche selon les aspirations, intègre, engloutit et s’imprègne, un peu à l’image de ta façon d’écrire : fragmentaire et dispersée. Ou bien, est-ce la lecture qui a influencé ta façon d’écrire ? Résolument les deux, inséparables.