On ne t’arrête plus, Ell’ : tu continues de lire à t’en gaver ! Souvent deux ou trois livres à la fois, selon les temps de la journée. Tu lis au boulot – durant les plages de service public – un tas de livres de psychologie. Dans les transports en commun (habitude que j’ai gardée), dans les parcs, sur un banc dans la rue, chez toi de jour dans le salon ou sur la terrasse, le soir au lit (toujours un penchant pour la lecture de fiction le soir, c’est ce qui te permet le mieux de déconnecter de ta journée, une passerelle vers le monde de l’imaginaire inconscient). Aujourd’hui, je n’aurais plus suffisamment de temps à ma montre et de cerveau disponible pour lire autant de livres différents et être également aussi prolixe dans le journal et dans l’écriture.
Tu décides d’écumer un peu ta bibliothèque de ces livres en attente depuis trop longtemps et d’y piocher au hasard (autre habitude que j’ai encore aujourd’hui sans parvenir à m’empêcher d’en acheter encore). Y passent Effroyables jardins (Michel Quint), Dans le café de la jeunesse perdue (Patrick Modiano), À moi seul bien des personnages (John Irving).
Certains auteurs font de nouvelles incursions – de toute façon, ils sont des habitués de ton salon – comme Virginia Woolf, bien sûr (Flush, une biographie, seul livre d’elle que tu n’aimes pas puisqu’il parle d’un chien), Frédéric Beigbeder (L’Amour dure trois ans, Premier bilan avant l’apocalypse) - mais lui je n’y retournerais plus désormais -, Jeffrey Eugenides (Le Roman du mariage, beaucoup moins poignant que Virgin suicides), Douglas Coupland (Génération A, qui te convainc que tu es passée à une autre étape et que ses livres te paraissent désormais immatures), William Sommerset Maugham (La Passe dangereuse ), Augusten Burroughs (Un loup à ma table), et surtout, bien sûr, Michaël Cunningham (Crépuscule), toujours une valeur sûre qui te chavire et t’inspire.
Je crois que chaque lecteur a ses auteurs revenants réguliers. (Lorsque je parle d’auteur, je parle d’un univers scriptural, d’une Œuvre, non d’une personne.) Ils peuvent revenir entre nos mains durant quelques années puis disparaître parce que nous évoluons, parce que nous avons envie d’autre chose, parce que tout simplement, à trente ans, on ne lit plus les mêmes livres qu’à quinze, peut-être aussi parce que l’auteur ne se renouvelle pas et qu’on finit par croire relire toujours le même livre (ainsi avec Douglas Coupland et Jonathan Tropper). Mais certains nous poursuivent depuis des années et il semble bien qu’ils nous accompagneront toute une vie.
Pour moi, bien sûr, pas de plus grand nom que Virginia Woolf, rencontrée à quinze ans et régulièrement retrouvée. En fait, non, elle ne me quitte jamais. Elle est dans tout ce que j’écris et surtout ce que je voudrais écrire. Le référentiel de tout ce que je lis, le point de comparaison indétrônable. Tout autant son œuvre essayiste que fictive. Et je n’ai même pas encore tout lu, m’en préservant toujours un peu pour en avoir encore. Mais j’ai relu certains plusieurs fois comme L’Art du roman, Mrs Dalloway, Vers le phare, La Traversée des apparences, le Journal (d’abord celui d’écriture puis l’intégral)… Me vient une idée d’ailleurs : peut-être faudrait-il que je fasse également ici des portraits de rencontres, car celles de la vie livresque sont parmi les plus belles et les plus éternelles.
Alors, il faudra aussi parler de Patti Smith dont l’ombre bienveillante me suit partout, quotidiennement. S’il fallait synthétiser : Virginia Woolf est la mère adulée, Patti Smith l’amie d’enfance. Michaël Cunningham, Haruki Murakami, Siri Hustvedt, Martin Page, Emile Zola. Pour ceux-là, je sais me mesurer. C’est-à-dire que chacun de leur livre est une bombe émotionnelle, sentimentale, d’une telle intensité que, d’une, je ne peux raisonnablement pas y retourner tout de suite (le temps de m’en remettre), et de deux, je m’en garde toujours possiblement sous le coude, pour le cas de coups durs ou coups de mou, les instants d’égarement ou de questionnement, le besoin, l’envie ou l’élan. Bref, comme ces rares amis dans le salon desquels on sait pouvoir aller à tout moment : un refuge, une écoute, une complicité, à l’abri du temps.
Un petit tour encore cette année-là du côté de la littérature anglophone : anglaise (Désaccords imparfaits de Jonathan Coe), irlandaise (Animals de Keith Ridgway), américaine (Étouffements de Joyce Carol Oates, Le Cœur sous un rouleau compresseur de Howard Buten). Mais c’est surtout une immense découverte grâce à une amie qui t’offre ce livre – il n’y a vraiment pas de plus beau cadeau qu’un livre : on ne soupçonne jamais ce qu’il peut déclencher (raz-de-marée ou simple bon moment de lecture) - : Correspondance passionnéed’Henry Miller et Anaïs Nin dont tu lis ensuite le journal Inceste puis Le Journal de l’amour. Elle ouvre un boulevard en toi destiné à la circulation d’idées sur l’écriture et la vie, mais surtout sur l’importance de réfléchir à l’écriture elle-même.
24 septembre 2013
Plongée dans ma lecture. La correspondance d’Henry Miller et Anaïs Nin offerte par ma chère amie sur une intuition. Elle était bonne. Je retrouve mon écrivain dans leurs lignes, dans ce déferlement de sentiments, dans ces analyses psychologiques, dans cette façon de les décrire et de les appréhender. Une écriture s’analysant, une analyse de son écriture toujours en train, toujours actif sur ces pages blanches ouvertes.
Et puis, cela n’est pas sans rapport avec ton investigation du domaine de la psychologie.
Cette année-là, alors en thérapie, et parce qu’il te faut toujours explorer un domaine par toi-même (et que cette exploration passe chez toi par les livres) : des tas d’essais et de manuels divers et variés sur la psychanalyse, l’écriture et le trauma, les troubles de la personnalité, la confrontation parentale, les traumatismes et l’hérédité, la jalousie, la culpabilité, le syndrome du sauveur, l’intimité et la personnalité, les phobies, le fantasme, etc. qui font de toi tout au plus une amatrice du sujet et te fournissent surtout de quoi mieux cerner la psychologie humaine et donc celle de tes personnages. Ils influenceront d’abord la psychologie du personnage de ton livre en cours: Wish you were here.
Je vois ce que je n’ai pas vu. Je fais l’expérience de ce qui se trouve au dehors de ma propre expérience. C’est en cela qu’est magique la lecture de romans. C’est ainsi que se résout le problème de l’illusion. Je prends un livre sur l’étagère. Je l’ouvre et je me mets à lire, et ce que je découvre entre ses pages est réel.
Siri Hustvedt. Plaidoyer pour Eros.