À partir de ces années-là, puisque l’écriture est enfin pour toi au premier plan et qu’elle s’est installée durablement, la tendance s’inverse : tes lectures sont souvent orchestrées en harmonie (ou dissonance volontaire) avec ce que tu écris.
Des livres lus sur l’écriture pour t’inspirer, confronter ta propre expérience bien sûr mais aussi diversifier les approches de l’écriture et ses facettes toutes aussi infinies qu’il est d’écrivains. Tu y trouves des échos à tes propres expérimentations chez l’un et chez l’autre mais, étant entendu que chaque écrivain développe son propre artisanat personnel, jamais une totale adéquation. Et, comme pour le reste, tu recherches la diversité des expériences, des lectures, des styles, des genres, sans les catégoriser justement selon ces critères mais tout simplement parce que leur univers t’attire. Des autobiographies (Paris est une fête d’Ernest Hemingway, Le Diable par la queue de Paul Auster). Mais surtout des essais sur l’écriture, son expérience intime, des sommes de réflexions éparses : L’Écriture et la vie (Virginia Woolf), Genèse d’un roman (Pit Agarmen, soit Martin Page), L’Écriture du désir (Belinda Cannone), Les Écrivains contre l’écriture (Laurent Nunez), En vivant, en écrivant (Annie Dillard), Manuel d’écriture et de survie (Martin Page), L’Art du roman (Milan Kundera), Lettre à un jeune poète (Rainer Maria Rilke), Écrire (Marguerite Duras), Écriture : mémoire d’un métier (Stephen King).
Chacun de ces livres relatifs à l’écriture est largement annoté, et nombre de leurs citations gonflent notre carnet. Ils fondent surtout la base de recherche pour ton futur essai Fragmentez : écriture et artisanat, dont tu ne devines pas encore la fécondation. La grossesse viendra.
L’art ne tombe pas du ciel, il n’y a pas d’élus. C’est du travail, de l’acharnement, de la sensibilité cultivée. Et les portes sont grandes ouvertes.
Pit Agarmen. Genèse d’un roman. p. 24.
[…] écrire un roman s’apparente à tourner un pot. Le potier a une idée de ce qu’il voudrait faire, mais il ne le saura vraiment qu’à la fin, après avoir pétri l’argile.
Belinda Cannone. L’Écriture du désir. p. 88-89.
Qui m’apprendra à écrire ? désirait savoir un lecteur.
La page, la page, cette blancheur éternelle, la blancheur de l’éternité que tu couvres lentement, affirmant le griffonnage du temps comme un droit […].
Annie Dillard. En vivant, en écrivant. p. 78-79.
Je crois, au contraire de toi (et de ta belle défense de la modestie), qu’il faut être fier de notre art. Être fier sans vanité et avec douceur, comme un artisan qui aime un métier dont il a une pratique sincère et quotidienne.
Martin Page. Manuel de survie et d’écriture. p. 28.
La véritable importance de la lecture est qu’elle vous familiarise avec le processus de l’écriture, vous le rend intime ; on arrive au royaume de l’écrivain avec des papiers d’identité déjà à peu près en règle.
Stephen King. Écriture : mémoire d’un métier. p. 176-177.
C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.
Marguerite Duras. Écrire. p. 34.
Partant avec cette base bibliographique de témoignages d’écrivains et d’analyses sur l’écriture, tu réalises aussi et surtout, Ell’, que si ces livres sont magnifiques et touchants, on n’apprend jamais aussi bien à écrire qu’en lisant de tout et beaucoup : l’analyse du texte, et encore plus sa résonnance, sont inconscients.
Poursuivre donc la lecture de fictions de tous horizons : Kramer contre Kramer (Corman Avery), De sang-froid (Truman Capote), Le Ventre de Paris (Émile Zola), Les Armoires vides (Annie Ernaux), Tendre est la nuit et La Fêlure et autres nouvelles (Francis Scott Fitzgerald), La Transparence des choses (Vladimir Nabokov), Crime et châtiment (Fédor Dostoïevski), Insecte (Claire Castillon), Mémoires de deux jeunes mariées (Honoré de Balzac), Les Variations Bradshaw (Rachel Cusk), Les Trois médecins (Martin Winckler), Le Banquet (Platon).
Les livres de fiction que tu lis ne t’influencent que rarement de façon directe mais c’est dans tous les cas une diffusion lente qui ne voit naître des résonances que parfois des années plus tard. Comme si, bien que tu n’aies pas l’impression de t’en souvenir, « quelqu’un » mémorisait tout.
Tu ne les choisis justement pas pour un possible écho. Quelque chose qui soit trop proche, que ce soit en termes de narration ou de style, de ce que tu es en train d’écrire. D’abord parce que ça ne marche pas et que ça aurait même plutôt tendance à te brimer (ça a déjà été écrit, alors à quoi bon l’écrire, même si c’est un peu différent ?... – mais c’est le « un peu » qui fait tout). Et surtout parce que tu tiens à rester libre, ayant plutôt tendance en fait à t’inspirer de ce que tu as lu il y a longtemps et que tu as eu le temps de digérer pour que ça ressorte de ta propre marmite.
Cette année-là, beaucoup moins de lectures sur le cinéma (Les Films de campus d’Emmanuel Ethis) et la musique (Apathy for the devil : les seventies, voyage au cœur des ténèbres de Nick Kent, essentiel celui-là pour la culture rock des seventies) mais deux gros livres de référence (1001 albums qu’il faut avoir écoutés dans sa vie et 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie).
Deux livres essentiels qui m’inspirent encore aujourd’hui : La Femme qui tremble : une histoire de mes nerfs de Siri Hustvedt, décortiquant à sa façon toujours fine et personnelle le processus cognitif de la mémoire.
Quand je lis un roman, je le vois et, plus tard, je me souviens des images que j’ai inventées à son propos. Certaines de ces images sont empruntées à des lieux intimes de ma vie personnelle. D’autres, je le soupçonne, proviennent de films, d’illustrations dans des livres ou de tableaux que j’ai vus. J’ai besoin de placer les personnages, quelque part. De nombreuses personnes à qui j’ai parlé confirment qu’elles aussi voient les livres.
Siri Hustvedt. La Femme qui tremble. p. 146.
Et celui d’un ami, Michel Diaz, Le Gardien du silence, magnifique de poésie et d’inquiétante étrangeté de l’âme humaine.
Qu’en avait-il vraiment été ? Au fond, cela importait peu. Il est des vérités qui deviennent vite suspectes, se fanent sous nos yeux, prennent le timbre chevrotant de la vieillesse et se masquent de rides, et des fables qui ne sont pas pour autant des mensonges, parce que taillées dans l’étoffe du rêve et de la poésie elles entrent pieds nus, d’une jambe alerte, dans les jardins dorés de la légende, se parent des couleurs d’un perpétuel arc-en-ciel, et deviennent finalement aussi vraies que la brûlure du soleil, l’eau vivace dans les ruisseaux ou les ondulations de l’herbe dans le vent.
Michel Diaz. Le Gardien du silence. p. 14.
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