11 mai 2015
Dans un parc en train de lire. Voilà longtemps que je n’ai pas fait ça et qui plus est dans ce parc tellement gorgé de souvenirs divers. Je le côtoie depuis plus de dix ans. J’ai mis longtemps avant de pouvoir y revenir. Mais au final, les lieux ne sauvegardent pas les souvenirs. Avec du recul, la mémoire n’a conservé que ce qui a pu être utile de l’être, le reste est évacué, ou, dans mon cas par exemple, fictionnalisé – il n’appartient donc plus à la réalité : catharsis de l’écriture.
Les effets d’échos et de résonances se poursuivent : tu écris ce que tu as lu, tu lis ce que tu écriras. L’émergence de ton nouveau roman, Echoes, que tu n’as pas encore vraiment commencé à écrire mais dont le travail préparatoire s’augmente exponentiellement de notes et d’idées, te pousse à lire quelques ouvrages de psychologie en vue de la création des personnages : Psychologie de la personnalité (Michel Hansenne), Les Enfants de parents fous (Yves-Hiram Haesevoets), et des manuels universitaires. Et, parce que tu réfléchis aussi à ton autre roman, Fantômes, à résonances fantastiques : Le Fantastique dans tous ses états de Roger Bozzetto.
En parallèle, ton travail de recherche autour de l’expérience de l’écriture se poursuit : relecture de Si par une nuit d’hiver un voyageur (Italo Calvino), La Lecture et les livres (Arthur Schopenhauer), Fantômes d’écrivains (Anne Chamayou, sur l’interpénétration d’univers scripturaux, les influences et l’imprégnation), Le Plaisir du texte (Roland Barthes), L’Auto-portrait fragmentaire (Brigitte Ferrato-Combe), la correspondance de Zweig (1897-1931, une révélation lumineuse), Les Livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative (Régine Detambel), Journal de la création (Nancy Huston), la collection « Écrire, écrire, pourquoi ? » (Interviews d’une quinzaine d’auteurs à propos de leur expérience d’écriture).
Qu’est-ce qu’écrire en effet lorsque, loin d’être l’inviolable sanctuaire d’un créateur singulier, l’esprit de l’écrivain, ouvert à tous les vents, se laisse visiter par le passage de toutes sortes de survenants ?
Anne Chamayou. Fantômes d’écrivains.
Comprendre un texte, c’est se comprendre devant le texte, garantit Ricoeur. Lire un texte, c’est se lire soi-même. Les mots que nous lisons n’ont pas leur fin en eux-mêmes, mais en nous. C’est bien leur vie que les lecteurs ont à configurer. Ce qu’ils cherchent dans la succession des mots est quelque chose qui modèle le présent.
Régine Detambel. Les Livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative. Essai. p. 105-106
Nouvelle facette de ton travail qui vient encore le diversifier et l’enrichir : tu t’associes avec les éditions L’Échappée belle pour écrire des chroniques de lecture publiées sur leur site. Tu chroniques quelques-uns de leurs recueils de nouvelles : Oublis d’éblouis : cinq récits amoureux (Mathias Lair), Révolte d’une femme libre (Sarah Mostrel) et Ce coquin de Félix (Mickaël Auffray), avec franchise et sans fard superflu.
Chose suffisamment exceptionnelle pour le noter : ton travail de bibliothécaire t’entraîne dans un projet collaboratif commémorant les 40 ans de la loi Veil, et donc le droit à l’avortement, ce qui te donne envie de lire L’Événement d’Annie Ernaux et Avortées clandestines de Xavière Gauthier.
Je suis soudain saisie d’un vertige. Alors que nous devrions fêter dans la sérénité les 40 ans du vote de la loi Veil – 1975-2015 – JE NE VOIS QUE RAPPELS AU TEMPS DE BARBARIE. Ce n’est pas seulement Annie Ernaux qui alerte avec vigueur : « Il faut absolument que les jeunes se mobilisent. Sinon, c’est le retour à la faiseuse d’anges et aux « médecins marrons ». C’est notre ministre des Droits des femmes qui emploie, en 2014, des mots tels que « faiseuses d’anges » et « aiguilles à tricoter ». Moi qui ai 73 ans, je les croyais enfouis dans le passé des femmes de mon âge.
Xavière Gauthier. Avortées clandestines. p. 26.
Tu suis (également assez rare pour le noter) quelques conseils de lecture qui émanent d’une amie aux aspirations littéraires assez proches des tiennes, et donc : Totale éclipse de Cécile Wajsbrot qui te bouleverse.
Ces noms encore qui reviennent dans ta carrière de lecteur de manière cyclique : Steinbeck (Les Raisins de la colère), Stephen King (Ça, Salem), Boris Vian (Et on tuera tous les affreux), Émile Zola (La Bête humaine), Virginia Woolf (La Fascination de l’étang), et Siri Hustvedt (Un monde flamboyant).
10 novembre 2015
J’ai fini de lire Les Raisins de la colère qui, malgré mon élan initial m’a laissée très extérieure. C’est-à-dire que j’ai constaté la force du roman, je l’ai reconnue mais elle ne m’a pas touchée dans mes profondeurs intimes car les personnages qui vivent là sont réduits aux purs instincts et à la plus stricte animalité (dans le but de révéler le poids de la Société). Ils sont restreints à leur fonction dans la Société et à leur portée représentative de façon assez caricaturale (le père, la mère, la fille enceinte abandonnée par l’époux et qui devient mère protectrice, le sauveur, l’homme de pensée (l’idée qu’on tue) mais ils n’ont pas de personnalités propres : ils ne sont que représentation au service de l’argument de dénonciation.
Un peu de philosophie aussi, pourquoi pas, dans le bus : Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau, ou piocher (à la maison car le volume est trop lourd à transporter) dans Les Essais de Montaigne.
1 mars 2015
[…] je saute les passages trop politiques ou qui parlent des personnalités de son temps. Mais les fragments sur la vie, la mort, la solitude, la philosophie de vie me plaisent beaucoup, tout cela est empreint d’une sagesse dont je retrouve les thèmes dans ma propre vie et que je tente de suivre. Tout comme, par exemple, dans l’essai « De la solitude », Montaigne préconise de ne pas avoir trop d’attentes vis-à-vis des autres, de profiter de la sociabilité, de partager, tout en ayant conscience qu’on est toujours seuls, qu’on meurt seuls et que si nous voulons réaliser des choses dans notre vie, c’est à nous seuls de nous en donner les moyens. Cela rejoint mon idée de discipline, de volonté, d’équidistance, pour un échange serein avec les autres et sans pression, sans attentes. Cela ne veut pas dire qu’on doive se couper du monde mais plutôt le voir d’une façon objective, de ne pas se laisser emporter par les émotions et les pulsions, en d’autres termes. Dans d’autres chapitres, il parle également de la conscience de la mort et de la finitude de toute chose qu’il faut avoir pour agir dans la vie avec volonté, se donner la volonté d’agir, de ne pas se laisser être mort dans la vie en attendant une hypothétique après-vie.
18 octobre 2015
En vérité, mes lectures sont le plus souvent ce qu'on peut appeler « élitistes » ou « difficiles » parce que c'est dans cette littérature (la qualité au dépend de la quantité) que je trouve des échos qui font vibrer mes cordes humaines ; je ne le fais pas par pédantisme mais parce que la lecture n'est pas pour moi un divertissement : elle m'ouvre de nouvelles perceptions, je n'ai que faire de ce que je connais déjà et ressens de façon superficielle au quotidien. À quoi bon passer son temps à lire si ce n'est pour voyager et vivre de nouvelles expériences (ou donner une nouvelle résonance aux expériences déjà vécues) ?
Le livre musical de l’été, cette année-là, est Chroniques de Bob Dylan.
Et puis, quelques fictions qui te passent sous la main au boulot, alors pourquoi pas ? Le Chœur des femmes (Martin Winckler), La Disparition de Jim Sullivan (Tanguy Viel), Les Hommes frénétiques (Ernest Pérochon), ou que tu pioches au hasard dans ta bibliothèque numérique : Les Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain, ou en papier : Avant-terme de Serge Cazenave-Sarkis, Chaos calme de Sandro Veronesi et La Solitude des nombres premiers de Paolo Giordano.
Une tendance a investi d’ailleurs ta carrière de lecteur pour s’y installer depuis que tu as une tablette numérique : la lecture sur écran. À la question qu’on pose aux déjà grands lecteurs de livres papier : « Alors, plutôt papier ou numérique ? », pas besoin de choisir : les deux ! Le numérique accroît la potentialité boulimique de la lecture. Pour des raisons pratiques avant tout : toujours un livre à portée des yeux sur la tablette, dans un sac à main, pratique dans les transports en commun, facilement dégainé dans chaque moment d’attente (rendez-vous, arrivée en avance, livre papier oublié à la maison), beaucoup moins lourd et finalement tout aussi plaisant à lire. Avec une préférence tout de même pour les livres de non-fiction en numérique, une lecture plus facilement interrompue qu’un roman dans lequel on est immergé. Pour ce qui est des autres lecteurs, la question demeure identique : encore faut-il avoir l’envie de lire. Dans toutes les circonstances, et quel que soit le support, rien n’entrave l’investissement d’un grand lecteur (s’entend par là : en quantité).
Chaque nouveau livre que je lis vient s’insérer dans le livre complexe, unitaire, qui forme la somme de mes lectures.
Italo Calvino. Si par une nuit d’hiver un voyageur. p. 284.
La lecture ne relève pas de l’organisation du temps social, elle est, comme l’amour, une manière d’être. La question n’est pas de savoir si j’ai le temps de lire ou pas (temps que personne, d’ailleurs, ne me donnera), mais si je m’offre ou non le bonheur d’être lecteur.
Daniel Pennac. Comme un roman.