Le temps avance, petite Ell’. Pour moi, tu seras toujours plus jeune que je ne le suis, c’est ce qui fait ta force et ton exotisme (le passé paraît toujours plus intense quand on n’est plus en train de le vivre au présent) mais aussi ma force et mon expérience (que tu sois passée par là m’apprend encore aujourd’hui). Mais j’en saurais toujours plus que toi (distance permettant l’analyse) même si j’oublie certains détails (qui font tout) que tu as pleinement en tête. Alors, peut-être, ne sais-je finalement rien.
19 avril 2016
Petit intermède pour noter que j’écris à la table de la salle avec vue sur le toit des immeubles de la cour et leur cachet ancien, les fenêtres en bois, les tuiles en ardoise. Et pour la première fois de l’année, avec la fenêtre ouverte, le rideau flotte au vent. D’une autre fenêtre en face, j’entends Rodrigo y Gabriela résonner dans la cour (un voisin). Je reviens d’un tour chez le bouquiniste. J’ai pris essentiellement de la littérature française contemporaine en pensant à ce que disait Virginia : il y a des périodes de lecture, le lecteur est sans cesse balloté entre la littérature classique et contemporaine, comme une sorte de balance dans le temps.
C’est devenu une habitude désormais dans ta carrière de lecteur-écrivain et il y en a toujours à découvrir, toujours à apprendre de l’expérience des autres écrivains. Encore un Roland Barthes cette année-là (Roland Barthes par Roland Barthes), La Genèse d’un poème (Edgar Allan Poe), Les Personnages (Sylvie Germain, où les personnages de papier parlent et surtout marchent), Sur le roman : Dumas, Dostoïevski, Woolf (Pietro Citati), Journal d’un lecteur (Alberto Manguel, m’inspire beaucoup pour ces portraits de lecteurs), S’écrire : mode d’emploi (Chloé Delaume).
Il me semble qu’à mon insu, quand je lis, je prends des notes en vue de ce que je vivrai un jour, ou d’expériences que j’ai vécu sans les comprendre.
Alberto Manguel. Journal d’un lecteur. p. 242.
Quelques recherches sur le roman contemporain (Anthologie de la littérature contemporaine, et Romans et récits depuis 1980, de Dominique Viart), sur le numérique (Read/write book : le livre inscriptible de Marin Dacos), et sur la lecture (Relire : enquête sur une passion littéraire Laure Murat). Et surtout, jouissif, original et sans prétention : Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière, offerte par une amie chère.
Et puis, pour diversifier un peu les champs culturels : Figures de l’écrivain dans le cinéma américain : itinéraire de la voix balladeuse (Trudy Bolter). D’ailleurs, la collection « Spectaculaire : cinéma » des Presses universitaires de Rennes te plongent à nouveau dans la culture cinéma, charnière de tant d’autres thématiques auxquelles ces livres apportent un éclairage différent : La rencontre, au cinéma toujours l’inattendu arrive de Jacques Aumont, L’Autoportrait en cinéma de Marie-Françoise Grande. Et, du même éditeur, tu lis enfin le livre d’un ami de la famille, Fabrice Mauclair : La Justice au village : justice seigneuriale et société rurale dans le duché-prairie de la Vallière (1667-1790). Tu te dis d’ailleurs qu’il serait intéressant de vous associer, lui le chercheur et toi le romancier, sans prendre le temps de donner suite.
D’autres non-fictions encore qui, lorsque j’en dresse la liste a posteriori, me font dire que nous sommes vraiment capables de lire de tout et n’importe quoi, telle une girouette portée par le vent de sa curiosité, et pas forcément des plus simples à lire (parfois, tu ne comprends pas tout).
12 janvier 2016
Je suis très attirée en ce moment par la lecture d’ouvrages d’histoire et de philosophie. Et je me fais cette réflexion (peut-être suite également à la discussion que j’avais eu avec C. à propos de la nécessité pour un écrivain d’être ouvert aux autres arts) que c’est aussi selon moi l’une des facettes (pour ne pas dire devoirs) de l’écrivain puisqu’il ne peut pas parler de ce qu’il ne connaît pas ou n’a pas expérimenté ; et selon moi, l’expérience relève autant du vécu factuel que de la fréquentation des livres.
Les romans sans aucun doute sont ceux qui nous offrent la plus grande expérience de vie mais les essais (sur le cinéma, la musique, l’art, la philosophie, la psychologie, l’histoire, etc.) sont aussi des portes ouvertes sur le monde et la connaissance. L’écrivain, avant de se faire ses propres goûts doit rester ouvert à toutes les explorations possibles du monde: ne jamais être fermé avant d’avoir exploré. Et parfois même des domaines qui lui sont complètement étrangers et lui demeurent complexes.
Je réfléchissais tout à l’heure sur le temps et, de recherche en recherche, j’ai atterri sur la théorie des cordes. J’ai lu sans comprendre grand-chose mais je ne peux pas dire que cela ne me plaît pas ou est inintéressant (il est intéressant de toute façon forcément pour quelqu’un, c’est donc ma seule perception, nécessairement étriquée) si je n’ai pas au moins tenté de le comprendre ; c’est ensuite une question de volonté que de tenter de comprendre pleinement la chose si elle éveille mon intérêt. En d’autres termes, même si une chose ne me plaît pas personnellement, je n’ai légitimité qu’à parler en mon nom et en aucun cas de dire de façon empirique que cela n’est pas intéressant.
C’est aussi cette curiosité constamment ouverte qui est nécessaire à l’écrivain car il ne sait jamais vers quoi va le diriger son livre. Il pourrait être amené à explorer n’importe quel domaine pourvu que le livre le demande. Et c’est aussi ce qui est passionnant en écriture : c’est le lieu d’une constante découverte potentielle ; comme je ne sais plus qui disait l’autre jour (dans un documentaire) que chacun de ses films pour Kubrick représentait l’opportunité de découvrir et de creuser un sujet.
Alors, La Fin de la famille moderne : la signification des transformations contemporaines de la famille (Daniel Dagenais), Essai sur les données immédiates de la conscience (Henri Bergson, essentiel pour comprendre le style woolfien), et puis donc un peu de sciences, pour changer, car tu t’intéresses à la physique quantique grâce à ton roman Fantômes en cours : Et si le temps n’existait pas : un peu de science subversive (Carlo Rovelli).
Cette année-là, puisque tu es en pleine réflexion à propos de tes romans Fantômes et Echoes, et de ton essai Fragmentez : écriture et artisanat, tu as besoin de retrouver le fauteuil rassurant et bienveillant de Virginia. Alors, relecture de La Promenade au phareMrs DallowayLa Chambre de JacobLa Traversée des apparences, dans l’édition Pochothèque cette fois – tes éditions de poche étant devenues quasi illisibles à force de surlignage, d’annotations, de pages décollées. Tu dois avoir besoin de beaucoup de réconfort, cette année-là, Ell’, perdue que tu es parmi tous tes projets d’écriture, puisque tu retournes aussi vers tes autres amis : Zweig (Légende d’une vieLa Confusion des sentiments), Martin Page (Peut-être une histoire d’amourUne parfaite journée parfaite).
Je rentre chez moi. Il y a du bruit dans la chambre. Le Désespoir et la Solitude baisent dans mon lit, sans capote bien sûr. Ils vont encore me faire une tripotée de mômes. J’espère qu’ils ne vont pas choper une maladie.
Martin Page. Une parfaite journée parfaite. p. 85.
Nancy Huston (Instruments des ténèbres), Stephen King (Shining), Haruki Murakami (Écoute le chant du ventSommeilAprès le tremblement de terreLa Course au mouton sauvage (relecture)),et Patti Smith (M Train).
21 octobre 2016
Je pense que je vais simplement finir ma cigarette et me mettre au lit avec Patti. Sa façon d’écrire sur rien et de laisser les mots la transporter là où l’esprit semble se diriger instinctivement me ramène vers cette écriture journalière que j’ai trop tendance à laisser de côté tout en redécouvrant chaque fois son utilité ou en tout cas ses bienfaits. L’écriture journalière est celle du lyrisme et de l’instantané qui me manque parfois, et que je savais beaucoup mieux avant. Et cela me ramène aussi à Fragmentez, cette sorte de journal d’écriture qui se prête bien aussi à l’hiver, les maisons chauffées et le froid extérieur. Si je m’écoutais, je me mettrais à l’ouvrage tout de suite mais je ne m’arrêterais pas de la nuit et je sens aussi mon besoin de sommeil. Peut-être écrire simplement encore un peu ici au lit.
Plus tard
Ça y est, je suis au lit, encore toute grelottante en attendant que les couvertures se réchauffent au contact de ma peau. Et, en me brossant les dents, je pensais à Patti, comment à chaque contact que j’ai avec elle, chaque nouvelle rencontre, je suis subjuguée. Rares sont finalement les auteurs à me subjuguer à coup sûr à chaque nouvelle rencontre. Et c’est aussi pour cela que j’aime la côtoyer de façon si épisodique, non seulement parce que chaque rencontre est intense mais aussi parce qu’elle se répercute en moi quotidiennement et que je me laisse encore d’autres rencontres à faire avec elle, d’épisode en épisode. Je ne suis en fait pas de ces lecteurs qui, lorsqu’ils découvrent un auteur qui les subjugue, décident de s’immerger complétement dans son univers, de tout lire (ses livres et ceux à son propos), je préfère laisser le temps aux échos de chacune de ces rencontres le temps de se répercuter progressivement avant de l’alimenter à nouveau.
Encore mon fonctionnement en fragments sans doute qui, je le vois dans beaucoup de choses, se vérifie dans chaque pan de ma vie. C’est simplement que j’ai compris comment je fonctionne et que je laisse ça s’exprimer. Cela perturbe d’ailleurs les collaborateurs du Shaker qui sont un peu perdus dans mon éparpillement. Et cette technique dans mes lectures me pousse aussi à avoir toujours une plus longue liste d’auteurs dont j’aimerais tout lire. Mais je me laisse aller au gré des instincts tout comme par exemple j’ai eu envie de faire une nouvelle rencontre avec Patti.
Ce qui me touche chaque fois je crois, c’est avant tout sa sincérité et sa simplicité. Elle écrit comme elle pense, en s’éparpillant, en partant, en revenant, en constatant, en racontant, sans chercher forcément à analyser mais toujours avec une simple phrase en fin de paragraphe qui montre tout à coup qu’elle ne fait pas que contempler les choses, elle comprend aussi leur profondeur mais elle n’a pas besoin d’en dire trop pour l’exprimer.
Bien, il est l’heure d’aller la retrouver. J’entrevois déjà que ce livre sera trop court !
24 octobre 2016
Je continue la lecture de Patti. Je fais durer la lecture pour la garder encore un peu avec moi, lis d’autres livres en même temps, garde celui-ci pour les instants de tranquillité où je peux m’immerger. Et j’aimerais qu’elle me parle de son expérience à elle en tant que mère aussi indépendante et artiste. J’aimerais qu’elle me parle aussi de ça dans ce livre car c’est un de mes questionnements actuels. Et bien souvent, dans ce que je vois, lis, écoute, il y a des échos, ils parlent de tous mais aussi de moi.
Je pense aussi à la façon qu’a Patti (et c’est très flagrant dans ce livre) de s’entourer d’une multitude de gens (morts et vivants, présents physiquement ou par l’esprit) et d’univers. C’est comme si elle se promenait toujours avec derrière elle une ombre composite bienveillante et nourrissante, grouillante d’échos. Elle s’entoure constamment d’autres artistes, convoque sans cesse leurs univers pour le faire résonner dans son présent ; c’est chez elle un état permanent, a way of life. Je me retrouve beaucoup dans cette façon de n’être jamais vraiment seule, de convoquer d’autres univers pour les faire se côtoyer en elle.
Des fauteuils dans lesquels tu te sens toujours accueillie et si bien, dès les premières phrases. Pour Murakami, c’est aussi qu’il t’est venu encore une nouvelle idée, et cette fois, collaborative: un webzine culturel, Le Shaker, qui est prétexte encore à tout un tas de découvertes et d’approfondissements dont Murakami donc et Marie Darrieussecq (Naissance des fantômes), Philip K. Dick (L’Homme androïde et la machineSiva), Kafka (Lettre au père).
Et de nouvelles rencontres encore, incandescentes : Delphine de Vigan (Rien ne s’oppose à la nuit), Sylvie Germain (MagnusPetites scènes capitales), Hitonari Tsuji (Pianissimo, pianissimo), Sylvie Gracia (Mes clandestines), que tu te promets de lire encore.
J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur toujours, nous attendra dans l’ombre.
Delphine De Vignan. Rien ne s’oppose à la nuit. p. 274-275.
La poursuite de critiques pour les éditions L’Echappée belle : Jeanne Morisseau (Eaux d’avant), Bernard Sarrut (Un voyage d’hiver), te permettent quelques beaux échanges avec ces auteurs.
Le livre musical de l’année : Dictionnaire amoureux du rock d’Antoine de Caunes, offert par un ami. Mais pas l’été, cette fois.
Car cette année-là, c’est l’été d’un grand voyage aux Etats-Unis d’un mois et demi que tu agrémentes à chaque étape de lectures correspondant aux villes visitées. Histoire des Etats-Unis (François Dupaire) et 22/11/63 (Stephen King, date de la mort de Kennedy) pour se mettre dans le bain. Puis Les Vagabonds du rail (Jack London) à San Francisco, Le Vagabond solitaire (Jack Kerouac) pendant le road trip californien. Sanctuaire (William Faulkner) en Louisiane. Délivrances (Toni Morrison) dans le Mississippi. Et City on fire (Garth Risk Hallberg) à New-York. Tous en numérique. Tu aurais voulu en lire plus, au moins un à chaque étape, mais voyager c’est aussi lire d’une autre façon, et tu te rattraperas au retour. D’ailleurs, ça me fait penser que ce projet de carnet de voyage est toujours remis à plus tard, et voilà déjà sept ans de passés : y a-t-il une date de péremption pour ce genre de projet avant qu’il ne soit plus d’actualité… ?
Et puis, cette année-là, tu commences aussi, comme si tu n’avais pas déjà suffisamment d’entreprises en cours…
1 février 2016
J'ai commencé à faire des fiches de livres lus pour me constituer un classeur avec la période de lecture, car je vérifie chaque fois combien la lecture d'un livre a une influence directe ou plus gestationnelle sur mes écrits et je trouve intéressant de garder une trace de cet écho. Je visualise souvent quelqu'un en train de farfouiller dans mes écrits et mes stocks de tout ce qui entoure l'écriture et de chercher les connexions pour visualiser petit à petit tout un univers ; je lui mâche un peu le travail avec mes obsessions de faire des listes, de tout stocker et de tout archiver. Mais déjà, pour moi, je trouve ce travail intéressant car il met à jour aussi le système scriptural de l'imprégnation et de l'influence de divers échos, et les connexions se font.
Pour certains lecteurs, les livres existent au moment de leur lecture et, plus tard, en tant que souvenirs des pages lues, mais l’incarnation matérielle des livres ne paraît pas indispensable. Borges, par exemple, était de ceux-là. Qui n’avait jamais rendu visite à Borges dans son modeste appartement en imaginait la bibliothèque aussi vaste que celle de Babel. En fait, Borges ne conservait que quelques centaines de livres et, même ceux-là, il avait l’habitude d’en faire cadeau à ses visiteurs. De temps en temps, un volume en particulier avait pour lui une valeur sentimentale ou superstitieuse mais, d’une manière générale, ce qui importait pour lui, c’étaient quelques passages qu’il gardait en mémoire, pas les objets matériels dans lesquels il les avait trouvés.
Alberto Manguel. Je remballe ma bibliothèque : une élégie et quelques digressions.
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