30 novembre 2017
J’ai également une grande soif de lecture depuis plus d’un mois et demi. Je m’octroie des séances de lecture au lieu de courir pour écrire et cela m’apaise beaucoup. Voilà longtemps que je n’avais pas eu soif de lecture pendant une si longue période. Tant de livres m’attendent dans ma bibliothèque ! Je voudrais m’enfermer quelques semaines pour ne faire que lire. Je pense que c’est un besoin tout autant professionnel (d’écriture) qu’une envie personnelle, un goût.
9 décembre 2017
Au fur et à mesure que les années de lecteur s’égrènent ici et s’énumèrent, je vois en effet transparaître cette notion de « carrière de lecteur » qu’en fait je ne faisais qu’entrapercevoir avant ça. Il y a des fils qui me poussent d’année en année pour tisser un manteau progressivement, avec endurance et persévérance. Chaque fil a sa couleur et se fond finalement dans le tout du vêtement. Mais il y a bien des fils conducteurs (comme des murs porteurs) qui traversent les années et pour une durée difficilement déterminable, des formes d’obsessions aussi, comme lire tout de tel auteur mais en prenant le temps et avec parcimonie, ou lire sur l’écriture, le cinéma, la musique, ou encore des romans ayant pour cadre les lieux visités aux Etats-Unis lors du voyage de 2016.
22 avril 2017
Voilà longtemps que je ne m’étais pas sentie complétement immergée dans la littérature. Les recherches que j’effectue pour le carnet de voyage m’ont fait replonger dans les livres de la littérature américaine qui m’ont bercée et inspirée depuis l’adolescence. Je retrouve ma fascination pour cette littérature, sa façon de donner l’impression d’être toujours en mouvement à travers d’immenses espaces ou dans un quartier. C’est une littérature peut-être plus brutale, moins romantique que la littérature française, on cherche moins à enjoliver, on constate […]. C’est une littérature moins contemplative peut-être mais très observatrice et alerte à l’environnement.
Et, chaque fois, il semble qu’il y ait une sorte de prétexte comme pour se dédouaner soi-même d’avoir une telle obsession. Par exemple, pour ces romans américains, l’idée de faire un répertoire de citations pour chaque lieu, à intégrer dans le carnet de voyage. Ou encore, pour les livres sur l’écriture, d’écrire un essai sur le sujet – mais l’essai est déjà écrit depuis longtemps, avec son fourmillement de citations, et je continue d’en lire. Pourquoi s’auto-justifier ? Comme si je demandais la permission à mon moi-écrivain de lire tel ou tel livre parce qu’il lui sera utile ? Peut-être tout simplement parce que je sais que j’écris ce que je lis.
Et donc, culture américaine. Des sommes référentielles d’abord, comme L’Amérique des écrivains, road trip de Pauline Guéna et Guillaume Binet, qui ont fait le tour des Etats-Unis pour rencontrer des auteurs, en camping-car avec leurs deux enfants. Et puis, des romans : Journal d’un vieux dégueulasse (Charles Bukowski), Demande à la poussière et Rêves de Bunker Hill (John Fante), pour Los Angeles. Hell’s angels (Hunter S. Thompson), Qu’avons-nous fait de nos rêves ? (Jennifer Egan), pour San Francisco. Sula (Toni Morrison), pour le Mississippi. Snow queen (Michaël Cunningham) pour New-York. Et Si Beale Street m’était conté (James Baldwin) pour Memphis.
15 mars 2017
J’ai envie de me replonger dans une culture du trash et du débordement. Je me sens attirée en ce moment par la littérature qui n’obéit pas aux codes de la grammaire, de voir des films qui choquent ma rétine et provoquent mon imagination, d’écouter de la musique qui me décoiffe et qui rugit. Voilà longtemps que je ne me suis pas laissée retourner vers ce pan de ma culture, le côté Irvin Welsh, Bret Easton Ellis, films gores et sanguinolents. Et je ne vois pas en quoi cela serait en inadéquation avec le pan très « littéraire », plus classique peut-être.
Quoique, finalement, même parmi les « classiques », je sois attirée par les plus rebelles, les plus « je-m’en-foutistes », les plus j’écris-comme-je-veux-et-tant-pis-si-ça-ne-plaît-pas. Virginia Woolf, par exemple, malgré sa maîtrise de la langue et sa poétique, s’est justement singularisée par une écriture hors normes grammaticales et romanesques : des phrases qui n’en finissent pas, des récits allongés dans l’intériorité des personnages. Zola également a bousculé la langue. Je ne suis pas attirée par les trop propres et trop respectueux, trop normatifs (Chateaubriand par exemple) ; je n’aime les barrières que pour les dépasser.
C’est merveilleux, d’être en vie. D’être, une fois encore, quelqu’un qui marche dans un poudroiement de neige, passe devant la devanture d’un magasin de vins et spiritueux où sont exposées une multitude de bouteilles entourées de minuscules ampoules clignotantes ; de voir son propre reflet glisser le long de la vitre ; d’être, une fois encore, capable de ressentir des plaisirs ordinaires, en bottes sur le trottoir, mains dans les poches de sa veste, triturant dans celle de droite ce qui est sans doute un vieux Tic-Tac, et de continuer à marcher.
Michaël Cunningham. Snow queen. p. 171-172.
À ces fictions, s’ajoute la découverte lumineuse de Peter Guralnick, journaliste et biographe musical, spécialisé dans le blues, le rock’n roll et la country, et ses investigations sur les routes : Feel like going home : Légendes du blues et pionniers du rock'n'roll puis Lost Highway, Sur les routes du blues, du rockabilly et de la country, et À la recherche de Robert Johnson.
Pendant l’élaboration de ce livre, j’ai appris d’autres choses, ou du moins certaines choses se sont confirmées. La plus évidente peut-être, et c’est un de mes principes d’auteur, est que la musique est libre. Comme le dit Robert Pete Williams, elle est dans l’air. Elle n’a rien à voir avec les disques, la radio ou les modes. La découverte n’a rien d’impressionnant mais, à une époque qui se cherche un héros chaque mois, où tout doit être classé à l’aide d’étiquettes commodes et jetables, ou le punk est aussi vite oublié que la bossa nova, il est important de garder cette vérité à l’esprit.
Peter Guralnick. Lost highway, Sur les routes du blues, du rockabilly et de la country. p. 27.
29 avril 2017
Je viens de lire la biographie de Robert Johnson par Peter Guralnick. Il parle beaucoup, et s’inspire, d’un travail de recherche qu’a effectué Mack McCormick dès la mort de Robert Johnson. C’est un travail qui s’étale sur des décennies pour retracer les 27 ans de vie du musicien. Il a rencontré les personnes qui ont connu Robert de près ou de loin (il fallait déjà les trouver !), il a réuni toute la documentation qu’il pouvait (écrits, photos, documents administratifs, enregistrements, objets), il est allé marcher sur les routes qu’avait empruntées Robert et a tenté de reconstituer ses parcours géographiques.
Je suis chaque fois fascinée par l’immensité de ce genre de travaux de recherches. Que ce soit autour d’un musicien, d’un artiste, d’un écrivain, de la vie d’un Homme qui a fait de sa vie une œuvre sans être artiste, etc., il y a souvent un chercheur passionné (de cette passion qui confine à l’aveuglement, l’engorgement constant dans l’éblouissement électrique de l’objet de sa passion) pour se lever tout à coup et dire : « Je vais faire le jour sur cette personne que j’admire et qui me passionne. Je veux en apprendre un maximum et transmettre sa mémoire ». Il y a bien là la notion d’histoire et de transmission : effectuer de telles recherches pour assouvir sa soif de découverte sur cette autre personne mais aussi lui rendre hommage.
Je me demande si quelqu’un un jour pourrait être ainsi passionné par mon histoire pour faire toutes ces recherches. Je suis bien présomptueuse de même espérer cela ! L’histoire de Robert Johnson a quelque chose du mythe et du mystère que ma propre vie n’a pas, et celle de Johnson se situe en plus dans une partie du monde propre à la mystique. Il y a tout un contexte aussi, une époque, et beaucoup moins de preuves tangibles qu’aujourd’hui ; si la recherche devient trop facile, le chercheur perd son enthousiasme, il doit sentir d’une certaine manière qu’il lutte avec le passé, et qu’il peut en partie l’inventer.
Je crois qu’on espère tous plus ou moins que quelqu’un nous remarque suffisamment pour désirer en apprendre plus.
Sauf peut-être Robert Johnson (ou de ces gens qui ont l’étoffe des légendes, c’est-à-dire qui se contentent d’avancer) qui sillonnait les Juke joints et les lits des femmes, timide et renfermé, solitaire et taciturne, tout aussi mystérieux pour ceux qui l’ont côtoyé que pour nous qui accédons aujourd’hui à son histoire par le biais de livres et d’enregistrements.
Et puis, ton envie (encore une autre obsession cyclique) de te replonger dans la culture hippie : Hippie hippie shake de Richard Neville, Oh hippie days d’Alain Dister, L’Aventure hippie de J.P. Bouyxou… Des témoignages essentiels sur cette époque, et La Révolution hippie de Frédéric Robert.
Génération Woodstock, génération peace and love, génération hippie. Des fleurs dans les cheveux, la vie en communauté, l’amour libre, l’acide, le voyage en Inde. Non, toute une génération n’y a pas touché. Notre histoire est d’abord celle d’une minorité, et d’une minorité en révolte. Qu’on n’oublie pas les flics et les interdits en tout genre dans le paysage de ces si charmantes années soixante ! Oui, des chaînes d’un autre âge nous entravaient et nous les avons fait sauter. Nous avons tenté de bâtir un monde nouveau et nous avons échoué, mais nous n’étions que quelques-uns.
P.P. Bouyxou, P. Delannoy. L’Aventure hippie. p. 14.
Et, parce que ta curiosité déborde toujours : la culture américaine et anglophone des années 70 : Le Nouvel Hollywood de Peter Biskind, In the seventies, aventures dans la contre-culture de Barry Miles et La Désobéissance civiles aux Etats-Unis et en France : 1970-2014, de Marianne Debouzy. Autant dire que tu fais certes une bonne curieuse mais une bien mauvaise chercheuse : trop éparpillée, dissipée et incapable de synthétiser selon le code « thèse + antithèse = synthèse » - de toute façon, même dans ta scolarité, tu n’y es jamais parvenue.
D’ailleurs, cela se vérifie aussi dans le cadre de ton projet de webzine culturel, Le Shaker, dont l’idée originale est elle-même l’éparpillement : un prétexte à déborder dans tous les sens. Mais tu es tout de même assez disciplinée (ou simplement fidèle aux textes) pour lire les auteurs que vous « shakez ». Marie Darrieussecq (Tom est mort, Être ici est une splendeur), Kafka (La Colonie pénitencière, et une étude de Florence Bancaud, Le Journal de Franz Kafka ou l'écriture en procès), Christa Woolf (Lire, écrire, vivre et August), Martin Page (De la pluie, L’Apiculture selon Samuel Beckett), Chimamanda Ngozi Adichie (Nous sommes tous des féministes). Et, pas de l’auteur mais pour un article du numéro H. P. Lovecraft : Le Necronomicon (anonyme) et L’Agrippa (Pierre de la Haye).
Tu poursuis aussi tes lectures professionnelles autour de l’écriture : Lire + écrire. Et puis… c’est tout ! Tiens donc !
9 décembre 2017
Mes lectures tournent beaucoup autour d’Atom Heart Mother. Ce sont autant des livres de fiction qui questionnent les relations familiales, le phénomène des générations, etc., que de livres d’histoire ou de société, des témoignages aussi, autour de la seconde guerre mondiale, d’Amiens et de l’Occupation allemande. Je vais tenter de les répertorier dans mon carnet pour cette fois garder une trace des livres qui vont influencer directement le mien.
Eh oui, parce qu’il y a eu aussi ce florilège de livres-inspiration, recherche et imprégnation pour ton idée émergente d’un roman familial se déroulant en partie pendant l’Occupation : Mémoires occupées (Marc Dambre), Les Bienveillantes (Jonathan Littell), « Morts d’inanition »: Famine et exclusions en France sous l’Occupation (Isabelle Von Bueltzingsloewen), pour le côté deuxième guerre mondiale. Et Hannah et ses filles (Marianne Fredriksson, magnifique !). Et, bien sûr, puisque tu es sur le point de commencer un nouveau roman, un petit passage dans le fauteuil-club de ton amie Virginia Woolf avec Les Années.
15 décembre 2017
Je commence doucement à lire Les Années de Virginia Woolf. J’insiste sur le « doucement » car je veux (comme toujours sans doute avec Virginia) prendre le temps de le lire pour me laisser emporter par ce livre, lui laisser la possibilité de me balloter à son rythme.
Bon, après tout ça, tu as droit à un peu de détente avec Dead zone (Stephen King) et Abattoir 5 (Kurt Vonnegut) – je sais, l’horreur et le fantastique ne détendent pas tout le monde, moi je trouve ça libérateur. Mais un peu de féérie de Noël aussi avec les Contes d’Andersen et un recueil intitulé Joyeux Noël. Et puis, quelques livres piochés au hasard de ta bibliothèque avec l’aimable autorisation de ton moi-écrivain pour quelques jours de congés dans l’année (parce qu’il sait aussi que ces lectures-là peuvent s’avérer bénéfiques) : Émile Zola (Lettre à la jeunesse, Thérèse Raquin), Marguerite Yourcenar (Le Temps, ce grand sculpteur), Delphine de Vigan (Un soir de décembre), Carlos Liscano (La Route d’Ithaque).
La nature, je suppose, se fatigue de résister au néant, comme l'homme de résister aux sollicitations du chaos.
Marguerite Yourcenar. Le Temps, ce grand sculpteur.
Et puis, comme de coutume, un petit passage dans le fauteuil d’autres grands amis : Patti Smith (Glaneurs de rêves).
14 février 2017
J’ai senti le besoin ce soir de retrouver Patti. Je laissais un de ses livres, que je n’avais pas encore lu, de côté dans ma bibliothèque « en cas de » et c’est ce soir que j’en ai eu besoin, que j’ai instinctivement laissé de côté les autres livres en cours de lecture. Comme une escapade. Comme on éprouve parfois le besoin du voyage pour prendre à nouveau la mesure des possibles qu’offre le monde.
Et ça ne manque pas. Il a fallu que je ressorte du lit, que mes pieds nus se glacent au contact du sol (ils sont encore froids), pour aller chercher ce carnet dans le bureau. Et voilà deux fois que j’interromps ma lecture pour venir écrire ici, et j’ai à peine lu trente pages !
Dès les premiers mots, Patti me happe. Dès les premières phrases, j’ai l’impression qu’elle vient me prendre par la main pour m’entraîner en balade. Avec Patti, on marche, on marche constamment. C’est une marche contemplative. Si vivante. Si présente. Malgré sa lenteur (sa force tranquille : vigueur dans l’endurance et la sérénité), c’est une marche puissante, profonde.
Je me surprends d’ailleurs chaque fois que je commence à lire un de ses livres à démarrer ma lecture sur les chapeaux de roue, trop habituée à lire des livres qui imposent une vitesse du phrasé et donc de la lecture. Puis, au bout de quelques paragraphes, je m’arrête pour reprendre au début et me prêter cette fois au rythme tranquille et sûr de la marche de Patti, une marche les yeux grands ouverts.
Et Haruki Murakami : Kafka sur le rivage.
Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bord du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement.
Haruki Murakami. Kafka sur le rivage.
Beaucoup de lectures autour du Temps, des années qui passent, de la vieillesse, car, n’est-ce pas Ell’ : le temps passe pour toi aussi. Tu as dépassé la trentaine. Sans prendre tant l’âge en considération que la preuve flagrante que le temps passe vite, c’est une étape pour toi, cette trentaine, sans être pourtant un apaisement non plus comme tu pouvais l’espérer durant la vingtaine. Non, finalement, c’est toujours un peu la même rengaine. Sauf que les décennies passent.
Demander que quelqu’un retienne tout ce qu’il a lu, c’est demander qu’il conserve en lui tout ce qu’il a pu manger. Il a vécu physiquement de cette « nourriture », intellectuellement de cette lecture, et est devenu par là ce qu’il est. Mais de même que le corps s’assimile ce qui lui est homogène, chacun retiendra ce qui l’intéresse, c’est-à-dire ce qui convient à son système d’idées ou à ses vues.
Arthur Schopenhauer. La Lecture et les livres. p. 16-17.